Le Caire, 15 janvier 1935
Cher Monsieur,
Merci tout d’abord à vous, à M. Devîmes et à tous de vos bons vœux ; à mon tour, je vous adresse les miens pour vous tous, regrettant seulement qu’ils doivent vous parvenir un peu tardivement. J’aurais voulu vous répondre tout de suite, mais les nécessités de mon travail pour le Voile d’Isis
, pour lequel je me suis trouvé plutôt en retard cette fois, m’ont forcé à différer de quelques jours…
Merci pour les coupons joints à votre lettre ; si chacun faisait comme vous, je n’aurais pas à me plaindre de l’augmentation pour ainsi dire continuelle de mes frais de correspondance ; mais ceux qui pensent à cela ne sont que de bien rares exceptions…
Ce que Clavelle vous a dit est sûrement juste ; il est bien certain en effet que l’observance de rites tels que les rites islamiques, dans les conditions d’existence qui sont celles du monde occidental, constitue en elle-même un problème assez compliqué ; et pourtant c’est bien la base indispensable pour un rattachement effectif à n’importe quelle branche du Soufisme (je ne parle pas, cela va de soi, des organisations fantaisistes inventées à l’usage des Occidentaux). –Quant aux possibilités de restauration de la tradition initiatique occidentale, je ne dis pas qu’elles n’existent pas malgré tout, mais ce n’est tout de même pas si simple que vous semblez le penser. Plusieurs personnes que je connais ont déjà eu, depuis un certain temps, l’idée de constituer une L∴ maç∴ ayant un caractère véritablement initiatique, mais elles n’ont pas pu y réussir jusqu’ici ; en effet, à part même le recrutement des premiers éléments qui n’est pas tellement facile, cela soulève une foule de questions comme celle du rattachement à une Obédience et d’autres dont il ne me serait guère possible de vous donner une idée. Enfin, si quelque chose de ce genre arrivait à se réaliser un jour, je ne manquerais pas de vous en aviser ; vous n’êtes d’ailleurs pas le premier à qui je fais cette promesse…
Je suis heureux de ce que vous me dite de votre groupe ; n’exagérez pourtant pas mon importance, car, au fond, mes travaux ne sont qu’une “occasion” d’éveiller certaines possibilités de compréhension, que rien ne pourrait donner à ceux qui en sont dépourvus ; mais du moins est-il toujours une satisfaction pour moi de constater que ce n’est pas peine perdue, si peu nombreux que soient ceux qui en profitent vraiment…
Le travail joint à votre lettre est certainement bien dans l’ensemble ; naturellement, il faut tenir compte des difficultés de l’expression, toujours forcément imparfaite… À cet égard, il y a surtout le mot “fragment” qu’il ne faudrait pas prendre à la lettre, puisque le “quelque chose” dont il s’agit, étant essentiellement “sans parties”, ne peut pas se fragmenter. – La 2e partie est peut-être moins claire dans son commencement : dès lors qu’il s’agisse d’une possibilité de manifestation, la question ne se pose même pas qu’elle ne se manifeste pas, car ce serait contradictoire ; je sais bien que vous parlez seulement d’une “supposition”, mais y a-t-il lieu de supposer l’impossible ? Ce qui vient ensuite n’en est d’ailleurs pas moins exact.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 16 июня 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)