Le Caire, 22 avril 1935
Cher Monsieur,
Reçu votre lettre du 7 avril ; merci pour les coupons…
Clavelle m’avait déjà parlé à plusieurs reprises de vos projets concernant le Voile
; je pense qu’il y a là en effet une excellente idée au point de vue que vous dites, car le nombre des abonnements n’est certes pas une considération à négliger. Le départ de ce qui restait encore des anciens abonnés “occultistes” rend sans doute la situation plus stable maintenant à cet égard, mais, si de nouveaux abonnés sont venus combler les vides ou à peu près, ce n’est tout de même pas encore tout à fait suffisant, et il faudrait pouvoir en augmenter quelque peu le nombre… – Quant à la nature de ce qu’on peut publier, Clavelle avait d’abord envisagé un texte purement alchimique ; mais, à la réflexion, il a pensé, et je crois que c’est avec raison, que cela est vraiment trop obscur pour ne pas fatiguer beaucoup de lecteurs, étant donné que cette publication devrait durer assez longtemps. Aussi m’a-t-il parlé, dans une de ses dernières lettres, d’un autre ouvrage d’un caractère un peu différent, dont la reproduction lui semblerait préférable ; je ne le connais pas, mais, d’après ce qu’il m’en dit, cela semble réellement intéressant ; mais je pense bien qu’il a dû déjà vous parler de cela également.
Quant à votre idée qu’il pourrait y avoir intérêt à ce que quelqu’un vienne me voir ici, il est bien certain qu’il y a des questions qu’il est assez difficile de traiter par lettre et sur lesquelles on peut mieux s’entendre oralement. Cependant, quand il s’agit d’entreprendre un pareil voyage, la chose demande réflexion ; je vais donc y penser sérieusement, et je vous en reparlerai, ainsi qu’à Clavelle ; en tout cas, merci de vous proposer vous-même pour une telle expédition !
Je suis content de tout ce que vous me dites en ce qui vous concerne, et aussi de la nouvelle que vous me donner pour M. Devîmes ; mais j’avoue que, pour ce dernier, je suis un peu comme vous, et je crois qu’il est sage d’attendre que la chose se confirme.
Les états dont vous parlez ne semblent avoir rien d’anormal, dès lors que vous ne faites pas d’efforts pour y parvenir ; il faut seulement ne pas pousser cela trop loin et éviter que les choses n’aillent jusqu’à produire la fatigue…
Quant à ce que vous dites au sujet des rites catholiques, il est très vrai que, bien qu’ils soient d’ordre uniquement religieux et non initiatique (et que, dans les conditions présentes, ils ne puissent plus servir même de base ou de point de départ pour une réalisation initiatique), les effets en sont bien loin d’être négligeables. Seulement, d’un autre côté, il ne faudrait pas risquer que cela devienne une entrave par rapport à des possibilités d’un autre ordre qui pourraient se présenter par la suite ; c’est là ce qui complique la question et me fait hésiter à répondre d’une façon affirmative… – En tous cas, il n’est pas douteux que les rites religieux, en eux-mêmes et tant que rien d’autre ne vient s’y superposer, sont faits bien plutôt pour maintenir l’être dans les prolongements de l’état individuel humain que pour lui permettre de dépasser celui-ci. À ce propos, qu’il s’agisse de prolongements posthumes (ce qui est le cas ici) ou réalisés pendant la vie terrestre, je ne vois pas bien que cela fasse une différence essentielle, d’autant plus qu’on peut y envisager une certain hiérarchie dans un cas aussi bien que dans l’autre (sans oublier cependant que tout cela fait partie d’un même degré de l’existence). Il y a donc là, dans vos questions, quelque chose que je ne m’explique pas très bien ; aussi vous demanderai-je de vouloir bien, si possible, tâcher de préciser un peu cela la prochaine fois que vous m’écrirez, afin que je puisse y répondre de façon plus satisfaisante.
Croyez toujours, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments bien cordiaux.
René Guénon
Каир, 7 июля 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)