Le Caire, 17 mai 1935
Cher Monsieur,
Reçu votre lettre du 7 mai ; merci des coupons qui y étaient joints.
J’ai reçu en même temps une lettre de Préau me disant aussi vous avoir vu ; quand à Clavelle, sa dernière lettre était antérieure à votre rencontre.
À la vérité, je dois dire que je ne comprends pas très bien l’“appel” que vous m’adressez, car, par moi-même, je ne suis rien ; je n’ai d’ailleurs jamais fait la moindre promesse, …sauf, si l’on veut, celle d’écrire tout ce que je pourrais pour ceux qui sont capables d’en profiter ; et je regrette seulement, à cet égard, que les circonstances ne m’aient pas encore permis d’écrire bien des choses que j’ai en vue depuis longtemps…
Cela dit, je vais tâcher de répondre à vos questions ; du reste, la réponse est d’autant plus simple et plus facile que je dois m’abstenir d’influer sur les décisions de qui que ce soit, car c’est à chacun qu’il appartient de choisir lui-même la voie qui lui convient le mieux.
En somme, vous avez maintenant devant vous, sans quitter l’Europe, la possibilité de rattachement à deux organisations initiatiques, l’une occidentale, l’autre orientale. Ceux qui voudront se rattacher au Soufisme ne pourront mieux faire que de s’adresser à Schuon, qui est maintenant tout à fait qualifié pour cela, et qui, je crois, est tout disposé à s’en occuper activement. D’autre part, ceux qui voudront se rattacher à la Maç∴ n’auront qu’à s’adresser à un autre de nos amis qui, comme Préau a dû vous le dire, a l’intention de constituer une L∴ d’esprit vraiment traditionnel et initiatique, et qui précisément m’en reparlait encore tout dernièrement, tout en me disant d’ailleurs que maintenant il n’entreprendrait rien en ce sens avant le mois d’octobre prochain (mais un retard de quelques mois a ici peu d’importance). – Je dois ajouter qu’il n’y a d’ailleurs pas la moindre incompatibilité entre ces deux rattachements, et que, pour une même personne, ils ne sont nullement exclusifs l’un de l’autre.
Maintenant, il est bien certain que, pour une “réalisation” entreprise suivant une voie quelconque, l’ambiance actuelle de l’Europe est peu favorable ; cependant, cette difficulté ne doit pas être absolument insurmontable ; elle oblige seulement à prendre des précautions particulières pour éviter autant que possible le danger qui peut résulter de l’agitation extérieure. – D’autre part, la voie du Soufisme me paraît pouvoir mener plus loin que l’autre et donner des résultats plus sûrs, d’autant plus que, étant donné l’état présent de la Maç∴, ce dont je viens de vous parler aura forcément dans une certaine mesure le caractère d’une “expérience”…
À propos de la Maç∴, il faut que je dissipe une confusion au sujet de ce dont Clavelle vous a parlé : il est exact que la Maç∴ opérative existe toujours en Angleterre ; mais, en la circonstance, ce n’est pas de celle-ci qu’il s’agissait, mais de LL∴ spéculatives qui existaient antérieurement à la constitution de la G∴ L∴ d’Angleterre et qui ont refusé de se rallier à celle-ci. Il a dû y en avoir tout d’abord un assez grand nombre dans ce cas, mais la plupart ont fini par s’éteindre ; il n’y en a plus actuellement que 4, qui continuent à travailler en demeurant indépendantes de toute Obédience (il n’y a d’ailleurs jamais eu d’Obédiences maç∴ avant 1717, et cette indépendance de chaque L∴ est par conséquent une chose parfaitement normale, la seule même qui soit conforme à la tradition originelle) ; mais je n’ai aucun renseignement précis sur leur état présent, de sorte que je ne sais pas du tout ce qu’il serait possible d’en attendre.
Pour ce qui est de l’aide de l’Orient, elle va de soi en ce qui concerne le Soufisme et elle est en somme acquise par le fait même du rattachement à cette forme traditionnelle. Quant à la Maç∴, tout dépend logiquement du résultat qui pourra être obtenu par la constitution d’une L∴ telle que celle qui est en projet et dont je vous parlais ci-dessus ; il serait donc prématuré d’en parler en ce moment.
Pour la difficulté de pratiquer les rites islamiques dans des pays tels que l’Europe, la question est souvent discutée ; l’avis qui semble prévaloir, et qui me paraît en tout cas le plus justifié par les principes mêmes de la shariyah
, c’est qu’il peut y avoir en effet des exceptions pour les personnes vivant dans les pays non islamiques, leur condition pouvant être assimilée à un état de voyage ou de guerre ; mais il faut ajouter que ceci ne concerne que ceux qui s’en tiennent au seul point de vue exotérique. Pour une “réalisation” d’ordre ésotérique, par contre, il ne faut pas oublier que l’observance des rites constitue ici la base nécessaire ; et il est d’ailleurs évident que celui qui veut le “plus” doit tout d’abord, et comme condition préalable, faire le “moins” (c’est-à-dire observer les rites qui sont communs à tous).
D’un autre côté, que les Maçons s’aident de l’influence des rites catholiques, comme vous le dites, je n’y vois certes pas le moindre inconvénient ; mais c’est l’Église qui en verrait probablement, ou du moins ses représentants actuels ; la solution de cette question ne dépend donc aucunement de nous… En tout cas, ce ne sont pas les Maçons qui doivent rejeter tout rite religieux, c’est la participation aux rites catholiques qui leur est refusée, ce qui est tout différent ; il est du reste bien entendu que, pour d’autres rites également religieux, tels que les rites islamiques, il n’existe absolument aucune difficulté de ce genre.
Excusez-moi si je n’ai pas suivi l’ordre de vos questions ; je crois du moins n’avoir rien oublié. Je ne vois d’ailleurs pas ce qu’il me serait possible de vous dire de plus là-dessus, même de vive voix, maintenant que je sais exactement de quoi il s’agit. Je ne puis que vous engager de nouveau à vous adresser à ceux qui, étant eux-mêmes en Europe, ont plus de facilités pour y faire quelque chose que moi qui suis au loin… En tout cas, pour l’une et l’autre des organisations en question, si je puis apporter quelque aide en donnant, quant il y aura lieu, les indications qu’on me demandera, il va de soi que je le ferai toujours très volontiers.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments bien cordiaux.
René Guénon
Каир, 11 августа 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)