Le Caire, 16 juin 1935
Cher Monsieur,
Je m’excuse d’avoir un peu tardé à répondre à votre lettre du 28 mai ; la préparation de mon travail pour le Voile de juillet, puis les fêtes du Mûlid, sont les causes de ce retard. – Merci tout d’abord pour les coupons joints à votre lettre.
Je suis heureux de savoir que c’est pour la voie du soufisme que vous vous décidez de préférence, et j’espère bien que vous pourrez vous entendre prochainement à cet égard avec M. Schuon. Dans ces conditions, je crois que vous avez tout à fait raison de penser qu’il vaut mieux pour vous-même remettre votre voyage ici à un peu plus tard, lorsque vous aurez déjà pu vous rendre compte des résultats qu’il vous est possible d’obtenir dans cette voie. – Pour ce qui est de la difficulté très compréhensible d’observer intégralement tous les rites dans les conditions de vie européenne, soyez bien persuadé qu’on ne peut jamais vous demander l’impossible ; cela peut sans doute ralentir plus ou moins l’obtention des résultats, mais en somme c’est là tout l’inconvénient qu’il y a à en redouter.
Quant à l’autre question dont vous me parlez dans votre lettre, c’est moi qui, quoi que vous en disiez, dois vous être reconnaissant d’avoir cette pensée ! Pour vous dire très franchement la vérité, il est bien certain que la question “financière” est toujours pour moi le point noir de la situation, et que le fait de n’être jamais assuré du lendemain et la crainte de venir à manquer du nécessaire d’un jour à l’autre sont une cause de préoccupations fort peu favorables à mon travail… Aussi, dans l’intérêt même de ce travail, serais-je assez tenté, je l’avoue, d’accepter la proposition que vous voulez bien me faire, si d’un autre côté je n’éprouvais un scrupule à l’idée que ce peut être au détriment du Voile
. Naturellement, il faudrait en tout cas que personne n’en sache rien, car cela me mettrait dans une situation difficile surtout vis-à-vis de Chacornac ; il est vrai qu’il ne semble guère compter sur quelque chose, ayant constaté, comme il me l’écrivait dans sa dernière lettre, que l’accord n’avait pu se faire sur le choix d’un texte à reproduire. D’autre part, il y a dans la situation actuelle quelque chose qui ne m’apparaît pas très clairement ; je ne me suis par moi-même aperçu de rien qui puisse me donner à penser que les dispositions de Chacornac se soient modifiées ces temps-ci, et pourtant je sens chez certains comme une crainte que les efforts pour soutenir le Voile ne soient finalement dépensés en pure perte… Je voudrais bien que vous puissiez reparler de cela avec Préau et Clavelle, et tâcher de voir ce qu’il en est réellement, afin d’avoir tous les éléments d’appréciation avant de prendre une décision ; je vous demanderai seulement de faire en sorte qu’on ne se doute pas que je vous ai parlé de cela. Je ne vous en dirai donc pas davantage pour aujourd’hui, et peut-être est-ce vous qui pourrez bientôt avoir des éclaircissements que vous voudrez bien me communiquer et qui nous aideront à résoudre la question pour le mieux.
Merci encore, cher Monsieur, et, en attendant une prochaine lettre, croyez, je vous prie, à mes sentiments bien cordiaux.
René Guénon
Каир, 30 августа 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)