Le Caire, 7 juillet 1935
Cher Monsieur,
J’ai reçu votre lettre du 26 juin, ainsi que le chèque qui y était joint, et dont, avant toutes choses, je vous remercie de tout cœur. À la Banque Ottomane, on ne fait aucune difficulté, maintenant que j’y suis connu, pour accepter n’importe quel chèque, barré ou non ; tout est donc très bien ainsi. – J’ai bien trouvé aussi dans votre lettre les coupons postaux.
J’aurais dû vous répondre depuis 2 ou 3 jours déjà, mais voilà que j’ai reçu l’avis de l’arrivée de mes caisses de livres et de papiers à Alexandrie, et il m’a fallu faire des démarches assez compliquées pour les faire venir jusqu’ici ; maintenant, je n’ai plus qu’à attendre quelques jours, après quoi ce seront de nouvelles histoires pour les formalités de la douane ; c’est à n’en pas finir, sans parler des frais… Enfin, je serai plus tranquille quand ce sera fait, et mieux organisé pour mon travail ; mais ce ne va pas être une petite besogne encore pour remettre tout cela en ordre !
Je suis bien content que vous ayez pu parler avec Chacornac, et je vous remercie de tous les détails que vous me donnez si clairement à ce sujet ; en somme, c’est beaucoup plus rassurant que ne me le faisaient supposer toutes les nouvelles que j’avais reçues en ces derniers temps. D’abord, c’est une excellente chose qu’il n’y ait plus de déficit ; ensuite, nous savons maintenant que, contrairement à ce qu’on pouvait craindre, Chacornac n’a pas l’intention de cesser la publication de la revue, même si le “rendement” devait rester ce qu’il est actuellement. Quant à la modification du titre, c’est très bien aussi qu’il l’accepte et que même il semble y être revenue comme de lui même ; je ne m’attendais pas à cela ; je crois d’ailleurs que Clavelle a raison de penser que le mieux est d’attendre la fin de l’année pour en reparler. Il y a bien encore un autre point : son obstination à ne pas faire de dépôts dans les librairies ; mais l’idée de Préau, que vous approuvez, permettra de se rendre compte un peu de ce que ces dépôts peuvent donner, en même temps qu’elle relèvera d’autant le nombre des abonnements.
Une autre chose qui est un peu ennuyeuse, c’est cette impression d’isolement, en quelque sorte, dont Chacornac se plaint ; comment faire pour amener les collaborateurs à manifester un intérêt un peu plus “actif”, et à reprendre notamment les réunions d’autrefois ? – Juste en même temps que votre lettre, j’ai reçu un mot de Chacornac m’accusant réception de mon dernier envoi, après quoi, à propos de l’impossibilité où on se trouve de réaliser le projet de nº sur la tradition hellénique pour août-septembre, il dit que “les collaborateurs se font de plus en plus tirer l’oreille”, et que “bientôt, si cela continue, il ne recevra plus que mon article” ! Ensuite, il me dit vous avoir vu et avoir parlé avec vous de la possibilité que je donne 2 articles au lieu d’un (il ne fait pas allusion au reste de votre conversation) ; là-dessus, je lui ai dit que j’allais prendre mes dispositions pour faire ainsi à partir du nº d’octobre (il n’y a plus d’ici là que le nº special, et il faut aussi que je me réserve le temps d’organiser d’abord toute ma “librairie”, ainsi que je vous le disais tout à l’heure, ce qui sera du reste une chose faite une fois pour toutes). – Quant à la publication de texte hermétique ou autre qui avait été envisagée précédemment, puisqu’il n’est pas contrarié de voir cette idée abandonnée, il n’y a évidemment qu’à n’en plus parler…
Après tout cela, il reste encore un point noir dans la situation : c’est cette sorte de pessimisme et de découragement qui s’est emparé de Clavelle depuis quelque temps, et qui est dû sans doute à de multiples raisons ; c’est d’autant plus fâcheux qu’il est le seul qui puisse assurer une “liaison” constante avec Chacornac. – Enfin, aux dernières nouvelles, il semble qu’il ait trouvé une situation à Paris ; ce serait déjà là une excellente chose, et je souhaite bien qu’elle se confirme… Mais il y a aussi sa contrariété bien compréhensible de voir que Chacornac ne veut plus publier son ouvrage (qui, il ne faut pas l’oublier, lui avait été demandé expressément) ; c’est assurément sur cette question que les déclarations que vous a faites Chacornac sont le moins satisfaisantes ; peut-on espérer que cela aussi finira par s’arranger ? – Il faut que je vous dise, à ce propos, que Chacornac semble avoir été encore affecté (bien qu’il ne m’en ait pas parlé lui-même) par le fait que la page consacrée à mes ouvrages dans son dernier catalogue n’a pas donné de résultats au point de vue de la vente ; mais il faut bien dire que ces catalogues n’atteignent jamais à peu près que les mêmes personnes ; il faudrait qu’il puisse s’adresser à une clientèle moins limitée, mais comment ?…
Autre chose encore : Genty, d’après une récente conversation avec Chacornac, a eu l’impression que certaines gens devaient agir sur celui-ci, d’une façon ou d’une autre, pour l’effrayer ; avez-vous remarqué vous-même quelque chose qui confirme cette impression ? Si c’était exact, ce serait une raison de plus pour ne pas le laisser isolé, afin de pouvoir réagir en sens contraire ; n’y aurait-il d’ailleurs que les idées qu’il peut se forger de lui-même, il y aurait encore tout intérêt à l’en distraire si possible
J’en arrive maintenant à ce qui me concerne d’une façon plus immédiate : assurément, si l’acceptation de ce que vous avez bien voulu me proposer si aimablement ne doit en rien être au détriment du Voile
, je ne peux plus éprouver les mêmes scrupules à cet égard ; mais, quoi que vous en disiez, je dois vous être bien reconnaissant d’y avoir pensé. Si d’autres ne l’ont pas fait, je ne crois pas pour cela qu’il y ait à le leur reprocher ; mais sans vous, il est certain que, comme vous le dites, cela aurait pu durer encore longtemps sans qu’il y ait aucune changement dans la situation… Il faut dire aussi, il est vrai, que, en ces dernières années, aux difficultés et aux préoccupations d’ordre matériel, d’autres choses sont venues se joindre encore pour me gêner dans mon travail : les ennuis d’éditeurs, notamment, et toute cette persécution venant de tous les côtés à la fois et d’autant plus décourageants (même sans parler du temps que j’ai perdu à m’en défendre) qu’il y avait d’autre part bien peu de résultats satisfaisants à enregistrer pour y faire équilibre. Espérons que les choses iront mieux maintenant ; mais je peux bien dire que, pour une bonne part, ce sera grâce à vous, tant pour moi-même que pour le Voile
; et, au fond, tout cela se tient étroitement. Peut-être aurai-je quelque jour l’occasion de vous expliquer ces choses plus complètement ; c’est une histoire vraiment incroyable, et je me demande parfois comment il a été possible de “tenir” malgré tout… Donc, je m’en rapporte à vous pour tout ce que vous voudrez bien faire, et je vous renouvelle encore tous mes remerciements ! Et surtout croyez bien, je vous prie, que rien de ce que vous m’avez dit ne peut me froisser ou me contrarier en aucune façon…
Je suis très heureux de votre décision en ce qui concerne le rattachement au Soufisme ; je regrette seulement un peu ce retard de 2 ou 3 mois, mais enfin c’est peu de chose. Il paraît que Schuon est en effet très occupé actuellement ; c’est sans doute pour cela que, depuis assez longtemps déjà, il ne m’a pas donné de ses nouvelles directement. Enfin, puisque Burckhardt vous a déjà répondu d’une façon qui vous a donné satisfaction et vous a rassurés sur les points qui pouvaient vous préoccuper, vous n’avez certainement plus à hésiter ; et votre projet d’une prochaine visite à Bâle et à Lausanne me paraît aussi une excellente chose.
Pour la question du “psychisme”, il me semble, d’après ce que vous me dites, qu’il n’y a là rien de grave en ce qui vous concerne ; vous n’avez qu’à laisser cela de côté et à n’y plus penser.
Pour les moyens tirés d’autres traditions, je pense que Burckhardt a voulu faire allusion à des choses d’ordre également initiatique : c’est ainsi que, par exemple, les voies Naqshabandiyah de l’Inde se servent parfois de méthodes tantriques. Quant il s’agit de l’ordre religieux et exotérique, comme c’est le cas pour les rites catholiques, ce n’est pas tout à fait la même chose ; je ne veux pas dire, bien entendu, que cela puisse avoir des inconvénients “essentiels”, mais seulement qu’il faut être prudent pour éviter des “interférences” d’influences psychiques qui pourraient être sinon dangereuses, du moins gênantes.
Il serait peut-être regrettable que vous abandonniez l’étude du sanscrit ; du reste, si l’un de vous se consacre plus particulièrement à l’arabe, cela peut suffire comme vous le dites ; et puis, d’une façon générale, je pense qu’il n’y a aucun intérêt à s’embarrasser de détails de grammaire quand on cherche à avoir la compréhension d’une langue, et cela simplifie aussi les choses et évite de perdre du temps.
Je ne connais pas le livre dont vous parlez, mais il s’agit évidemment de la doctrine d’ El-Hallaj
; celle-ci est certainement orthodoxe au fond ; il n’y a de réserves à faire que sur ce qui, dans certaines expressions, peut donner lieu à équivoque et être mal interprété, et c’est d’ailleurs là ce qui lui a coûté la vie…
J’espère que vous pourrez me redonner bientôt d’autres nouvelles, surtout si vous avez l’occasion de retourner à Paris ces temps-ci.
Merci encore, cher Monsieur, et bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 18 сентября 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)