Le Caire, 11 août 1935
Cher Monsieur,
Toutes sortes de circonstances m’ont mis bien en retard pour répondre à votre lettre du 17 juillet : arrivée de mes livres, déménagement, préparation de mon travail pour le Voile d’août-septembre, etc. ; j’espère que vous voudrez bien m’en excuser.
Je ne savais pas du tout que vous vous occupiez d’astronomie, ni par conséquent que vous aviez un observatoire ; je vous remercie de toutes les explications que vous me donnez à ce sujet et qui sont très intéressantes, en particulier ce qui concerne la bibliothèque et l’usage qui en est fait – sûrement, les circonstances amènent parfois des conséquences qu’il nous aurait été bien difficile de prévoir ! Espérons que, comme vous le dites, tout cela va contribuer à produire un heureux changement ; en ce qui concerne mon travail aussi, car vraiment cette dernière période y a été bien peu favorable, surtout du fait de ces influences dont vous parlez…
D’après ce que m’écrit M. Préau dans sa dernière lettre, vous deviez aller à Bâle il y a huit jours et y rencontrer Schuon ; j’espère que tout se sera bien passé et à votre entière satisfaction.
M. Préau me parle aussi de sa visite à Chacornac avec vous et Clavelle ; je suis très heureux de cette reprise de contact, qui pourra faciliter bien des choses par la suite. – Il paraît que la modification du titre est décidément une chose entendue pour le mois de janvier prochain ; voilà donc encore une question de réglée. – Celle du livre de Clavelle, par contre, reste toujours un point noir, mais je vois que vous ne désespérez pas d’arriver à arranger cela aussi un peu plus tard…
Au sujet de Clavelle, dont la bonne volonté ne fait assurément aucun doute, je dois dire qu’il m’a exprimé lui-même des craintes du genre de celles dont M. Préau vous a fait part, ce qui prouve qu’il se rend compte qu’il est trop facilement influençable. Il serait certainement bien préférable, à tous les points de vue, qu’il puisse trouver une situation à Paris ; il paraît que malheureusement ce n’est pas facile ; il me dit pourtant qu’il a encore quelque chose en vue en ce moment ; souhaitons que cela aboutisse cette fois !
Pour les dépôts du Voile
, il va sans dire que j’approuve tout à fait vos intentions. Chacornac n’a jamais rien fait à cet égard, comme vous le savez ; c’est donc une expérience à tenter, et il est assez difficile pour le moment de savoir ce que cela peut donner, mais du moins est-ce une possibilité de sortir du cercle de la clientèle ordinaire de Chacornac. – De même en ce qui concerne les propositions à faire aux bibliothèques des villes, tant pour le Voile que pour mes ouvrages ; merci d’avance pour tout ce que vous pourrez faire en ce sens. Votre idée de prospectus est peut-être bonne aussi, si certains éditeurs acceptent de les joindre à leurs catalogues ; mais, à ce sujet, permettez-moi de vous faire une recommandation : c’est de ne rien demander au sieur Rouhier, et même d’éviter autant que possible tout relation avec lui ; ce personnage est en réalité l’agent de mes pires ennemis, et c’est uniquement à ce titre qu’il a été mis là où il est, afin de travailler de son mieux à “enterrer" mes livres ; M. Préau pourra d’ailleurs vous donner plus d’explications là-dessus.
Je croyais bien que Chacornac était d’accord avec vous quand il m’a demandé de donner 2 articles par nº, puisque, de votre côté, vous m’aviez déjà parlé de cette idée ; en tout cas, il n’y avait aucun inconvénient à cela. M. Préau s’est inquiété de ces articles supplémentaires ; mais, comme je le lui ai dit, je m’arrangerai, soit pour remettre au point certains articles ayant paru ailleurs, soit pour écrire des choses que je pourrai ensuite utiliser pour mes livres (comme je pense d’ailleurs le faire déjà pour ce qui est de mes articles sur l’initiation), de façon à ce que cela ne m’empêche pas de faire autre chose car, évidemment, la question des livres est encore plus importante.
Quant aux articles plus élémentaires dont vous parlez, c’est là une question qui mérite d’être examinée : il me semble aussi que ce ne serait pas inutile pour certains, mais, d’un autre côté, il ne faudrait pas risquer que le caractère de la revue risque d’en paraître modifié. En effet, ce qui complique la chose, c’est que des gens qui ne nous sont certes pas favorables semblent souhaiter un changement dans ce sens ; Chacornac a même reçu tout dernièrement une lettre contenant de telles suggestions et qui me semble bizarre ; alors, il ne faut peut-être pas avoir l’air de leur donner satisfaction. À vrai dire, cela ne pourrait se faire sans inconvénient que si on augmentait le nombre des pages, ce qui, je crois, n’est pas une chose à envisager pour le moment, ni tant qu’on pourra craindre de n’avoir pas toujours de quoi les remplir… Bien entendu, je vous fais pars de ces réflexions telles qu’elles me viennent, mais il se peut que, en y réfléchissant de nouveau vous-même, vous voyiez la chose sous un autre aspect…
Pour revenir à ce qui me concerne, puisque vous voulez bien m’en reparler, la vie est certainement moins coûteuse ici qu’en France (il va de soi que je ne parle pas de la vie européenne, qui a au contraire toujours été terriblement chère, d’après ce que j’ai entendu dire) ; elle l’est pourtant plus que quand j’y suis arrivé, car la “crise” se fait sentir comme partout ; et puis, naturellement, j’ai bien plus de frais que quand j’étais seul, et j’avoue qu’il me serait bien difficile d’établir une moyenne, même approximative ; il y a aussi, dans certaines circonstances, des dépenses dont on n’a pas l’équivalent en Europe… Notre nouveau loyer est à peu près la somme des 2 anciens d’ici et de Paris ; cela ne fait donc aucun changement à cet égard, mais du moins je vais avoir enfin tous mes livres et mes papiers sous la main, ce qui n’est pas un petit avantage pour mon travail. Je suis encore bien loin d’avoir fini de mettre tout cela en ordre, d’autant plus que je ne peux pas y consacrer tout mon temps ; enfin, cela va s’organiser peu à peu. Les frais de transport et autres ont été plus élevés que je ne l’aurais pensé, mais tant pis, puisque j’ai pu en sortir sans aucun incident fâcheux et que c’est une chose faite une fois pour toutes…
J’espère que vous me donnerez bientôt des nouvelles de votre voyage à Bâle… Merci pour les coupons.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments bien cordiaux.
René Guénon
Каир, 17 ноября 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)