Le Caire, 1er décembre 1933
Cher Monsieur,
Merci de l’explication que vous avez bien voulu me donner ; naturellement, vous pouvez être tout à fait sûr que je garderai cela pour moi et que je n’en parlerai à personne.
Juste en même temps, une proposition similaire, qui m’est venue d’un autre côté, m’a complètement éclairé sur la véritable origine de toute cette histoire. Chacornac, très certainement, est tout à fait de bonne fois là-dedans ; mais, naturellement, il voit beaucoup de gens de toutes sortes, et, comme malheureusement il ne se méfie pas assez (malgré tous les avertissements qu’on peut lui donner), il se laisse influencer par leurs racontars et leurs suggestions sans se douter de ce que cela peut dissimuler. – Je dois ajouter que la personne qui m’a fait transmettre l’autre offre paraît être aussi de bonne foi, mais je sais à qui elle sert d’intermédiaire, plus ou moins inconsciemment ; et, d’après divers rapprochements, il n’est pas douteux que la source est la même dans les deux cas.
Ce qui ressort nettement de tout cela, c’est qu’il y a en ce moment une étrange machination ayant pour but de m’inciter à aller en France ; je dois donc m’en abstenir plus que jamais… Du reste, ces manœuvres souterraines, dont le commencement ne date pas d’hier, se sont encore multipliées depuis qu’un mot d’ordre a été donné pour cesser les attaques écrites contre moi. Il y a dans tout cela des choses absolument incroyables ; mais ces brigands ont beau faire, j’arrive toujours à être informé de tous leurs agissements…
Oui, vous êtes bien heureux de pouvoir vivre complètement en dehors de toutes ces intrigues, qui me poursuivent jusqu’ici où je devrais être bien tranquille, et où je le serais en effet sans ces histoires qui me viennent de France à la condition de m’arranger, comme je le fais depuis le début, pour ne jamais rencontrer aucun Européen, car ce monde de gens d’affaires et d’aventuriers plus ou moins espions (il n’y a ici que ces deux catégories) est, d’après tout ce que j’en sais, quelque chose d’effroyable ! Mais, comme ils vivent entre eux et n’ont pas de communication avec les autres, il est facile de les éviter…
Merci encore pour le maintien de votre offre au cas échéant ; j’espère que, si j’ai à en profiter un jour, les circonstances ayant changé, ce ne sera pas en cette saison. Moi qui crains tant le froid et l’humidité, je ne sais vraiment pas comment je ferais maintenant pour supporter l’hiver à Paris !
Croyez toujours, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 15 января 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)