Le Caire, 1er novembre 1933
Cher Monsieur,
Je reçois à l’instant votre lettre du 26 octobre, et je ne sais vraiment comment vous remercier de votre trop aimable proposition. Mais… qui a bien pu répandre le bruit que je voulais rentrer à Paris ? Il ne m’est guère possible de douter que cela se rattache encore à toute cette campagne de fausses nouvelles me concernant, qui n’a pour ainsi dire pas cessé un instant depuis que je suis ici. Si ce n’était trop long et trop compliqué, et aussi si la poste était plus sure qu’elle ne l’est en France (pour moi tout au moins), je pourrais vous raconter à ce sujet des histoires fort édifiantes. L’an dernier, on a été jusqu’à prétendre que j’étais revenu à Paris, mais que je me cachais… Aussi, s’il n’y avait pas d’indiscrétion, il me serait fort utile d’avoir des indications me permettant d’identifier de façon plus précise l’origine de ce nouveau bruit, bien que, naturellement, les “transmetteurs” aient pu être tout à fait inconscients, ce qui est même presque toujours le cas. Dans cette guerre qui m’est faite par tous les moyens, même les plus inattendus, rien n’est négligeable, et les moindres choses peuvent parfois mettre sur la voie de beaucoup d’autres. Peut-être mes réponses à certaines gens, dans les chroniques du Voile d’Isis
, vous aideront-elles à comprendre ce que je veux dire…
Donc la vérité est tout autre : je suis bien décidé à ne pas bouger d’ici tant que rien ne viendra m’y obliger, et j’y ai tout intérêt à de multiples points de vue. Il y a à cela non seulement des raisons économiques (je peux vivre ici à bien meilleur compte qu’en France), mais aussi des raisons de santé (le climat m’est beaucoup plus favorable), des raisons de milieu (je me trouve bien plus “chez moi” que dans le monde occidental), etc. ; et, par-dessus tout, je ne tiens nullement à aller me jeter bénévolement dans les griffes de gens que je sais capables de tout
, et qui déjà, dans les derniers temps que j’étais à Paris, avaient réussi à m’y rendre la vie à peu près intenable ; d’après tout ce qui s’est passé depuis lors, ce serait encore bien autre chose maintenant !
Il se pourrait sans doute que des circonstances plus ou moins imprévues m’obligent cependant un jour ou l’autre à aller en France, ne fût-ce que pour peu de temps, mais je suis bien loin de le souhaiter. Si cela arrivait, je me permettrais de profiter de l’offre que vous voulez bien me faire ; mais j’espère qu’en tout cas ce ne sera pas, comme maintenant, au début de l’hiver que je crains tant ; même ici, l’été me réussit beaucoup mieux. Je me demande aussi comment je pourrais me réhabituer à l’agitation de la vie occidentale ; même quand on n’y participe pas, il est difficile de ne pas en être gêné… Mais, surtout, il faudrait que les circonstances auxquelles je faisais allusion tout à l’heure n’existent plus, et c’est là une éventualité que rien ne permet de prévoir pour le moment.
Merci encore, cher Monsieur, et, en attendant d’autres nouvelles de vous, croyez toujours, je vous prie, à mes sentiments les meilleures.
René Guénon
Каир, 17 ноября 1934 г.
(перевод на русский язык отсутствует)