Le Caire, 11 mai 1933
Cher Monsieur,
J’ai bien reçu, voici quelque temps déjà, votre lettre du 2 avril ; merci tout d’abord pour les coupons qui y étaient contenus, et que j’ai pu échanger cette fois sans difficulté.
Vos considérations me paraissent justes dans l’ensemble ; aussi me contenterai-je d’appeler votre attention sur quelques points où il peut y avoir encore équivoque. D’abord, l’Être n’est pas l’Absolu ; il n’est que la première détermination, et qui dit détermination dit relativité ; c’est, si vous voulez, la plus haute de toutes les relativités, mais rien de plus ; et je crois inutile d’insister sur ce que, par là même, il n’est pas non plus l’Infini.
D’autre part, l’expression “état de conscience” me semble d’une application bien restreinte ; je crois difficile d’étendre ce terme de “conscience” à tous les modes de manifestation, et cela même si l’on ne sort pas du domaine de la manifestation individuelle. Il me paraît à la fois plus simple et plus clair de dire que l’individu représente seulement un état de manifestation d’un être, état nécessairement transitoire et contingent ; je ne vois pas qu’il y ait besoin de compliquer davantage les choses.
Autre remarque importante : la formule Tat twam asi ne peut pas s’appliquer par rapport à l’état limitatif, car Tat y désigne le Brahma suprême ou “non-qualifié”, c’est-à-dire l’Absolu. Dans le langage du Vêdânta
, Tat est toujours opposé en ce sens à idem
(ceci), qui désigne tout ce qui est relatif. – Il est bien entendu que toute expression est nécessairement imparfaite ; mais, ici, nous sommes en présence d’expressions traditionnelles dont le sens doit être conservé sans altération.
Je dois avouer que je ne comprends pas la considération de vos deux séries numériques avec une interversion de termes ; il ne s’agit sans doute là pour vous que d’une image, mais, en tout cas, elle ne me paraît pas absolument juste, parce que l’ordre des nombres est quelque chose de rigoureusement déterminé et qui n’est pas susceptible de changement. – De plus, en dépit des habitudes prises par la plupart des mathématiciens, on ne peut pas terminer une série numérique par le signe ∞, qui représente proprement un accroissement indéfini, et non pas un terme final. Je vous rappelle, à ce propos, que l’indéfini mathématique n’a, en dépit des abus de langage habituels, absolument rien à voir avec l’Infini.
Veuillez croire toujours, cher Monsieur, ainsi que Monsieur Devîmes, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 16 января 1934 г.
(перевод на русский язык отсутствует)