Le Caire, 26 octobre 1950
Cher Monsieur et Ami,
J’ai reçu hier votre lettre du 16 octobre, qui s’est croisée avec la mienne du 17 répondant avec un peu de retard à la précédente. – Je vous retourne ci-joint le papier signé ; je ne sais pas quelle valeur représentent 54 francs belges, ni si vous pourrez ensuite toucher cette somme ou si elle devra rester en dépôt à la B. N. C. I.
Ruggiero est enfin revenu d’Alexandrie et m’a apporté le reste des documents ; en même temps, il m’a encore confirmé que M. Madero a bien l’intention de venir passer ici son mois de congé et qu’il arriverait vers le début de décembre ou peut-être même la fin de novembre ; je vous demanderai donc de vouloir bien vous arranger pour lui remettre en temps voulu tous les renseignements que vous me disiez la dernière fois avoir déjà recueillis et ceux que vous pourrez encore recueillir d’ici là, d’autant plus que Ruggiero se propose d’aller ensuite passer quelque temps au Liban, ce qui naturellement causerait encore de nouveaux retards.
Je suis content de savoir que le notaire vous a enfin répondu, mais il est incroyable qu’il ait pensé que le relevé vous avait été envoyé et qu’il n’ait même pas eu l’idée de le vérifier plus tôt ; cela montre bien de la négligence. Bien entendu, il faudra demander le règlement du compte dès que vous l’aurez reçu, et il serait bon que cela ne tarde pas beaucoup pour ne pas manquer l’occasion d’un placement aussi avantageux que possible. Je ne sais pas si ledit compte doit comprendre les loyers reçus par M. Bounion ou si celui-ci doit faire un compte à part, qu’en ce cas il y aurait lieu de lui demander également ; d’un autre côté, il me semble que l’affaire Deschamps, après si longtemps, devrait tout de même bien être liquidée.
Mme de St Point est venue avant-hier, et je lui ai naturellement fait part de votre explication au sujet de sa lettre ; mais ce que je ne comprends pas bien, c’est qu’elle assure qu’en réalité il y en a 2 auxquelles vous n’avez pas répondu ; y en aurait-il donc une qui ne vous serait pas parvenue ?
Merci pour l’encyclique, qui m’est arrivée peu après que je vous ai écrit ; à vrai dire, je trouve que cette prise de position contre l’“évolutionnisme” vient un peu tard, et aussi que, malgré tout ; il y a encore sur certains points trop de concessions aux idées modernes ; ne le pensez-vous pas aussi ?
Chose singulière, je ne reçois plus rien de Suisse, ce dont je suis d’ailleurs loin de me plaindre ; on attend peut-être d’avoir la réponse de S. Mustafa pour me récrire… Je pense que vous verrez S. Mustafa ces jours-ci, car, dans sa dernière lettre, il me disait avoir l’intention d’aller prochainement à Amiens pour faire des copies de sa réponse. Celle-ci sera sûrement de nature à couper court à l’argumentation que Roty vous a exposée ; je pense que, si S. Mustafa n’a pas fait état des griefs les plus essentiels dans sa 1re lettre à Sh. Aïssa, ce doit être parce qu’il ne voulait pas fermer la possibilité d’une séparation “à l’amiable”, ce qui en effet était certainement préférable. D’un autre côté, je me demande si Schaja n’a pas fait à Lausanne des rapports très incomplets, à moins que ce ne soient les autres qui aient préféré passer sous silence les points les plus importants, parce qu’ils étaient aussi les plus gênants pour eux ; du reste, avec leurs contradictions et leurs démentis continuels, il est évidemment impossible de débrouiller exactement la vérité dans tout cela…
Pour ce qui est d’Allar, c’est probablement par Clavelle que S. Mustafa a su quelque chose de ses intentions, tout au moins en ce qui concerne sa volonté de n’être “ni avec les uns ni avec les autres”, car S. Mustafa lui-même ne m’a pas parlé d’autre chose. Je ne suis pas surpris de ce qu’il vous a écrit, car Clavelle m’a envoyé aussi la copie d’un passage d’une lettre qu’il avait reçue de lui, et qui m’a même fait l’impression d’une sorte d’“aigreur” vraiment excessive ; il est vrai qu’il n’a pas eu beaucoup de chance de tous les côtés, mais je me demande tout de même si son état persistant de dépression n’y est pas aussi pour quelque chose… – Maridort n’est pas moqaddem à proprement parler, mais il est exact qu’il peut procéder à des rattachements, en ayant reçu la faculté du Sheikh Abbas, ancien nâïb du Sheikh Ahmed à Alger (c’est un de ceux qui ont cessé d’entretenir des relations avec Mostaganem).
Je pense que vous avez tout à fait raison de ce que vous dites sur S. Mustafa et sur les appréciations dont il est l’objet de la part des uns et des autres ; d’ailleurs il doit être bien entendu que, dès lors qu’il s’agit d’une tarîqah, l’essentiel est qu’elle soit vraiment islamique dans sa forme et dans son esprit, et on peut certainement lui faire confiance pour cela, tandis qu’il est malheureusement fort loin d’en être ainsi à Lausanne ! Ce que vous dites pour la pratique des “vertus” me paraît très juste aussi ; même si elles ont une apparence “chrétienne” (et encore n’est-ce là qu’une apparence), ce n’est pas en Suisse, en tout cas, qu’on peut faire d’un tel caractère une objection contre quoi que ce soit, mais il est vrai qu’ils n’en sont pas à une contradiction près. Mme de St Point elle-même, qui défend encore Sh. Aïssa (elle rejetterait volontiers tout sur A. B. et sur les Suisses), reconnaît cependant que tout ce qu’il fait traduit un esprit plus chrétien qu’islamique au fond… Quant à la “compréhension charitable”, je ne connaissais pas la réflexion d’Allar que vous me citez et qui évidemment en manquait en effet ; mais, quoi qu’il en soit, je ne crois pas plus que vous que ce soit chez Sh. Aïssa qu’on peut s’attendre à rencontrer beaucoup de cette compréhension.
C’est déjà une grande chose, à ce qu’il me semble, que tous ceux qui se sont ralliés à la nouvelle branche soient unanimes à en éprouver une impression de soulagement, et il est même assez remarquable que ce soit ce même mot que tous emploient ; il faut croire, d’après cela, que, sous la direction de Lausanne, il y avait une atmosphère vraiment étouffante et qui finissait par devenir presque indésirable.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 26 октября 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)