Le Caire, 13 novembre 1950
Cher Monsieur et ami,
J’ai reçu hier votre lettre du 30 octobre et jours suivants ; je vous remercie de m’avoir envoyé le compte de Me Perruchot, dont vous avez naturellement très bien fait de garder le double. Il y a malheureusement bien des choses que je ne comprends pas : le seul compte que j’ai eu depuis la guerre avant celui-là est arrêté en juillet 1945 ; ensuite, en mars 1946, il vous a versé une somme un peu plus élevée que ne l’indiquait ce compte, sans doute parce qu’il y avait eu quelques rentrées entre temps ; mais qu’y a-t-il eu entre cette dernière date et août 1948 ? Je n’en sais absolument rien, et je ne m’explique pas comment il se fait que, pour toute cette période, le reliquat disponible s’élève à 11.335 fr. seulement ; vous serait-il possible de tâcher d’éclaircir cela ? Je remarque aussi qu’il n’est nullement question de ce qui devrait revenir de la liquidation Deschamps ; cette affaire n’est-elle donc pas encore terminée après tant d’années ? D’autre part, il va de soi qu’il faudrait aussi avoir les comptes de Me Bounion ; quant à la somme qui a été versée à celui-ci pour le paiement des impôts, cela paraît bien montrer une fois de plus que les recettes des maisons de la rue Croix-Boissée ne sont même pas suffisantes pour couvrir les dépenses, et c’est précisément pour cette raison que je voudrais bien m’en débarrasser si possible. À propos d’impôts, je ne comprends pas plus que vous pourquoi il n’est pas fait mention de ceux de 1949, qui pourtant ont dû être acquittés en temps voulu comme ceux de 1948 ; pour ceux-ci, je trouve comme vous que le chiffre pour les terres paraît bien élevé, mais bien entendu, je n’ai aucun moyen de savoir si cela doit être considéré comme normal ; il est heureux du moins que les fermages soient assez sensiblement augmentés. Quant à la liste des locataires, je ne connaissais naturellement pas du tout le nom de Romanger, qui doit probablement avoir remplacé Aubry comme vous le supposez ; pour ce qui est d’Arnoult, qui est un très ancien locataire, sinon même le plus ancien de tous, c’est lui qui a le grand jardin situé derrière les maisons de la rue Croix-Boissée, avec la maisonnette dont l’entrée se trouve dans la cour. Enfin, au sujet du nouveau locataire de la rue du Foix, je n’ai jamais su au juste ce qui avait été convenu avec lui, et je me demande, d’après ce que vous a écrit Me Perruchot, si le montant des réparations qu’il a fait faire doit être prélevé en tout ou en partie sur ses loyers ; ce serait encore là un point à éclaircir.
Maridort m’avait dit dans sa dernière lettre que vous lui aviez téléphoné au reçu de sa lettre et qu’il avait su alors que vous aviez vu Madero et que vous lui aviez remis le travail que vous aviez préparé ; je vois que celui-ci est encore plus volumineux que je ne le pensais d’après ce que vous m’en aviez dit précédemment. Je ne sais pas s’il compte toujours venir ici le mois prochain et si alors il me l’apportera lui-même, ou s’il me le fera encore transmettre par Ruggiero ; l’ennui, dans ce dernier cas, est que celui-ci est plutôt négligent et tarde beaucoup, comme vous le savez, à s’acquitter des commissions dont il est chargé.
Je vous remercie d’avoir écrit à Gallimard et d’avoir profité de votre voyage à Paris pour voir les autres éditeurs ; pour Chacornac, il n’y a naturellement qu’à attendre, mais j’espère qu’il va tout de même se décider à me donner des nouvelles ; en tout cas, il semble que tout marche assez bien de ce côté. Seulement, sa négligence est parfois bien ennuyeuse : il avait oublié de prendre note de 3 abonnements procurés par Mme de St Point ; les personnes en question étaient naturellement fort mécontentes de n’avoir rien reçu depuis le début de l’année, et vous pouvez vous imaginer combien notre pauvre amie se tourmentait à ce sujet ; enfin, ayant signalé la chose à Clavelle, j’ai reçu ces jours derniers un paquet du tout, de sorte que c’est heureusement arrangé maintenant… – Quant à Rouhier, je ne comprends pas très bien ce qu’il se propose de faire pour l’“Introduction” ; l’essentiel est évidemment qu’il la fasse paraître le plus tôt possible, mais, s’il vont s’associer en quelque sorte pour cela avec un autre éditeur quelconque, cela n’entraînera-t-il pas des complications ? D’autre part, s’il s’entend avec Chacornac pour une annonce dans la “Bibliographie de la France”, ce sera sûrement une bonne chose ; mais cela est-il destiné à remplacer son idée de prospectus dont il vous avait parlé l’autre fois ? Pour ce qui est de la question d’un nouveau livre, vous avez très bien fait de répondre à l’un et à l’autre comme vous l’avez fait ; Chacornac m’en a longtemps parlé dans presque toutes ses lettres, à tel point que cela devenait une véritable obsession ! J’ai souvent pensé à utiliser encore certains de mes articles comme je l’ai fait dans les “Aperçus” (il en reste sûrement encore, notamment sur le symbolisme, de quoi faire au moins 2 ou 3 volumes), mais je ne peux pas me résigner à les rassembler tels quels, sans les arranger de façon à ce que cela forme un livre suivi, ce qui demanderait forcément encore un temps assez considérable, sans compter que je suis vraiment très fatigué actuellement (les histoires “suisses” y ont bien contribué) et que je n’arrive même pas à faire la moitié du travail que je faisais normalement dans le même temps…
J’avais appris que le sieur Frank-Duquesne avait fait paraître un nouveau livre, mais je ne l’ai pas vu ; j’accepte donc bien volontiers votre offre de me l’envoyer, et je vous en remercie à l’avance ; je me demande de quelle façon il me cite et si cela s’accompagne encore de quelques-unes de ses méchancetés habituelles… – J’ai su par Dermenghen que le personnage avait attaqué récemment Massignon, ce qui m’a plutôt étonné ; mais je ne sais pas du tout à quel propos, ni même où cette attaque a paru ; comme il pourrait être intéressant de voir cela, j’ai demandé des précisions à Dermenghen, mais il ne m’écrit pas très souvent, de sorte que je ne sais pas quand j’aurai la réponse.
Maridort ne m’avait pas parlé de son intention d’aller à Blois prochainement avec vous, ce dont je suis très content ; il serait certainement bon d’avoir l’avis de plusieurs personnes, et je ne serais pas fâché que Madero se décide à y aller aussi. Votre idée de rapporter les livres est très bonne, si vous avez une camionnette et si Maridort veut bien les prendre provisoirement chez lui ; la seule chose que je crains, c’est que le tri qu’il faudra faire pour voir ce qui serait à m’envoyer, ce qui pourrait être vendu, etc., ne demande un assez gros travail, d’autant plus que je ne me rappelle plus trop moi-même ce qu’il y a dans tout cela et que je serais par conséquent incapable de donner beaucoup d’indications. Outre les dictionnaires, il doit y avoir quelques livres, manuscrits et autres documents anciens qui seraient à m’envoyer aussi, et sans doute encore bien d’autres choses diverses ; il faudrait peut-être prendre le temps de faire des listes qu’on m’enverrait, afin que je puisse me rendre compte de ce qu’il en est au juste. Quant aux autres objets de toute sorte, je pense qu’il n’y aurait aucun intérêt à s’en occuper jusqu’à nouvel ordre.
Du côté de la Suisse, le silence complet continue, heureusement pour moi ; je suppose qu’on doit attendre la réponse de S. Mustafa, mais je crois qu’au fond, sous certains rapports, ce n’est pas une mauvaise chose qu’elle soit retardée ainsi. S. Mustafa m’a dit en effet qu’il n’avait pas encore pu aller à Amiens et qu’il avait eu encore bien des soucis ; je vois, par ce que vous m’expliquez à ce sujet, que sa situation familiale est malheureusement loin de s’améliorer ; qui sait quand et comment il sortira de tout cela ? Quant à son jeûne (qu’A. R. a naturellement critiqué d’une façon assez ridicule, parce que cela l’avait empêché de prendre des repas avec eux au restaurant, ce qui constituait sans doute à ses yeux une incorrection vis-à-vis de Sh. Aïssa !), je me demande combien de temps il le prolongera, et je crains un peu comme vous que sa santé ne finisse par s’en ressentir, mais il serait probablement bien difficile de l’en dissuader…
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 13 ноября 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)