Le Caire, 17 octobre 1950
Cher Monsieur et ami,
Voilà déjà une dizaine de jours que j’ai reçu votre lettre et je n’ai pas encore pu arriver jusqu’ici à y répondre ; comme vous pouvez le penser, les affaires suisses augmentent considérablement ma correspondance tous ces temps-ci, et je crains bien que ce ne soit pas encore fini… – Les événements sont allés très vite, beaucoup plus qu’on ne pouvait le prévoir, mais, malgré cela, vous avez bien fait de m’envoyer votre lettre “rétrospective”, si l’on peut dire, car, en voyant réunies ainsi toutes ces choses dont certaines remontent déjà à tant d’années, on se rend mieux compte que, en réalité, cela n’a jamais marché d’une façon bien satisfaisante, et il va de soi, comme vous le dites, que S. Mustafa n’y est pour rien. Je dois dire que, dans tout cela, il y a bien des détails que j’avais plus ou moins oubliés, et aussi d’autres dont je crois même n’avoir jamais eu connaissance ; ainsi, par exemple, j’ignorais que Sheikh Aïssa avait eu, à un certain moment, l’intention de faire des conférences à la salle Adyar ! Je ne peux pas tout reprendre point par point, car je n’en finirais pas, mais le rapprochement de tout cela est vraiment édifiant, et on ne voit que trop bien à qui appartient en définitive la responsabilité de tout ce qui est arrivé. Il est vrai que les Suisses ont pris maintenant le parti de tout nier ou à peu près, et de qualifier de “fausses informations” tout ce qui les gêne ; ils se contredisent d’ailleurs eux-mêmes à chaque instant, chacun dément ce qu’un autre a dit, et ainsi de suite ; et ce sont eux qui accusent les autres de mauvaise foi ! – Ce qu’il y a certainement de pire dans toute cette affaire, c’est la “désislamisation” progressive de la tarîqah
, qu’on nie aussi comme tout le reste, mais qui pourtant n’est malheureusement que trop évidente ; ce que vous appelez (et moi aussi, naturellement) “une tarîqah digne de ce nom”, ils l’appellent dédaigneusement “une tarîqah ordinaire” ou “une tarîqah comme toutes les autres” ; comme je l’ai répondu à A. B., je souhaiterais fort qu’on ait affaire à une tarîqah ordinaire, et non pas à une vague organisation à prétentions “universalistes” qui bientôt, si cela continue, ne sera plus du tout une tarîqah
. Pour ce qui est de la réduction des rites au minimum, je m’en doutais bien, mais, d’après ce que vous m’en dites, je vois que cela va encore beaucoup plus loin que je n’aurais pu le supposer ; il va de soi que, depuis ce que j’écrivais à ce sujet il y a 15 ans, je n’ai aucunement changé d’avis. Au fond, là comme pour tout le reste, il y a un défaut de connaissances techniques véritablement incroyable ; ce n’est certes pas avec des fantaisies soi-disant “inspirées” qu’on peut y suppléer ! Sûrement, S. Mustafa a bien vu toutes les anomalies, et c’est ce qu’on ne lui pardonnera jamais ; on appelle cela “esprit de contradiction”… – Je n’insisterai pas sur les récents incidents, puisque S. Mustafa vous a tenu constamment au courant, de sorte que je ne pourrais que redire que vous savez déjà. Quant à votre conversation avec Sh. Aïssa, je n’en suis nullement surpris, mais elle confirme nettement que c’est bien de lui-même que venaient les appréciations formulées par les uns et les autres au sujet de mes articles sur le Christianisme et, d’autre part, elle m’explique assez bien son mécontentement contre vous ; comment, en effet, peut-on se permettre de contredire quelqu’un qui est si persuadé de sa propre infaillibilité en toutes choses ? – Quant à la solution qui est intervenue finalement, je pense tout à fait comme vous que c’était la seule satisfaisante et même la seule possible en réalité ; le maintien de S. Mustafa dans sa fonction n’était d’ailleurs nullement nécessaire et on peut se demander si ce n’est qu’une façon de sauvegarder les apparences ou s’il y a là-dessous quelque autre intention ; en tout cas, il valait évidemment mieux pour tout le monde que la séparation se fasse “à l’amiable”. Ce qui est plutôt singulier, c’est que Sh. Aïssa a pris cette décision 4 jours seulement après m’avoir envoyé une lettre qui était fort peu rassurante quant à ses intentions, et dans laquelle il disait d’ailleurs qu’il ne ferait rien avant que je lui aie écrit ; qu’est-ce qui a bien pu se produire dans l’intervalle pour amener un changement aussi prompt ? Quoi qu’il en soit, il ne reste plus maintenant qu’à souhaiter que la nouvelle branche ait tout le succès possible à tous les points de vue ; il paraît que les réunions, à Paris, se passent déjà dans une tout autre atmosphère, et tous disent en éprouver un véritable soulagement. Il serait aussi à souhaiter qu’on n’entende plus parler de toutes ces histoires extravagantes, mais j’en doute fort, surtout en ce qui me concerne ; j’ai en effet l’impression qu’on est maintenant assez ennuyé de la position que j’ai prise et qu’on voudra encore essayer de me faire revenir là-dessus, mais c’est vraiment bien tard !
Pour en venir à des choses d’un ordre plus contingent, je vous remercie tout d’abord pour l’envoi des 3 revues que S. Mustafa m’avait annoncées, et qui me sont bien parvenues il y a quelques jours ; je n’ai pas encore reçu l’encyclique, mais cela n’a sans doute rien d’étonnant.
Je ne manquerai pas de faire votre commission à Mme de S t
Point la prochaine fois que nous la verrons ; il n’y avait assurément pas lieu de tant s’inquiéter de n’avoir pas eu de réponse à sa dernière lettre, mais vous savez comment elle est ; elle a même été jusqu’à supposer qu’A. B., que vous deviez avoir rencontré alors ou un peu avant à Paris, avait pu vous indisposer contre elle !
Au sujet des renseignements envoyés par Madero, il faut vous dire que j’avais un peu trop simplifié mon explication : en fait, son secrétaire m’en avait apporté seulement une partie, mais, comme il assurait qu’il reviendrait aussitôt après l’Aïd, je considérais la chose comme terminée ; au lieu de cela, il est parti pour Alexandrie, d’où il m’a envoyé dernièrement une autre partie par un courrier de la Légation, disant qu’il m’apportera le reste lui-même à son retour ; nous ne l’avons pas encore revu, et je ne comprends pas la raison de tous ces retards. Pour les autres renseignements que vous aurez encore, le mieux serait que Madero se charge de les apporter lui-même s’il vient ici en décembre comme il l’a dit ; je crains seulement qu’il ne change ses projets d’ici là, car il semble que cela lui arrive assez souvent… Je vois que vous êtes étonné comme moi qu’il ne se soit pas encore arrangé pour aller à Blois avec vous ; je n’ai aucune nouvelle de ce côté, et Mme
Sauvage ne m’a pas récrit non plus ; quant au notaire, il serait tout à fait inutile que je lui écrive, puisqu’il ne répond jamais, et je crois bien qu’il n’y a qu’en allant le voir qu’on pourra obtenir quelque chose de lui. – Pour les meubles et autres objets, il est certain qu’il doit y avoir de forts droits de douane, mais il y a aussi, en plus de cela, la crainte que tout n’arrive complètement brisé ; quant aux dictionnaires dont je vous avais parlé, il faudrait voir avec Madero ce qu’il serait possible de faire, car je ne connais personne d’autre qui puisse avoir quelque idée à ce sujet ; il va de soi qu’il n’y a pas à compter sur la complaisance d’A. B. pour quoi que ce soit.
Je suis content de savoir que Rouhier vous a envoyé ce qu’il devait sans même que vous ayez eu à le lui réclamer ; je ne savais pas que le prix de vente du “Symbolisme de la Croix” était si élevé. D’un autre côté, je voudrais tout de même bien qu’il ne tarde pas trop à s’occuper de l’“Introduction” ; quant à avoir un nouveau livre en vue, c’est malheureusement là une chose tout à fait impossible, puisque je n’arrive même plus qu’avec bien de la peine à préparer mes articles en temps voulu ! Je ne savais pas du tout qu’il y avait eu dans la “Croix” un article sur moi, et je me demande ce que cela peut bien être ; j’espère qu’il vous sera possible de le trouver… – Il faut espérer que Gallimard ne manquera pas de régler mon compte le mois prochain ; je ne sais pas où en est la réédition du “Symbolisme de la Croix”, ni même si elle est en train, Allar ne m’ayant pas récrit ; il est certain qu’il serait bon de profiter de cette occasion pour faire cette sorte de compte rendu général dont Rouhier vous a parlé, et j’espère qu’Allar voudra bien s’en charger, car je ne vois pas trop à qui d’autre on pourrait s’adresser pour cela. À propos d’Allar (et aussi du prospectus), je ne sais si vous avez appris que L. Benoist vient de perdre sa mère à son tour ; elle était d’ailleurs très âgée (88 ans). – Pour ce qui est de Chacornac, je ne sais pas plus que vous à quoi peut correspondre exactement ce qu’il vous a remis, puisqu’il ne m’écrit toujours pas ; j’ai seulement reçu de lui dernièrement une carte du Puy, datée du 16 septembre, ce qui paraît indiquer qu’il a dû prendre ses vacances plus tard que les autres années.
Pour les précautions à prendre en vue de diverses éventualités, Clavelle m’en a parlé en effet, et j’en ai envisagé moi-même quelques autres encore au sujet de la revue ; il pourra vous faire part de ce que je lui ai dit sur tout cela. En somme, le seul point qui reste obscur pour vous est la question de savoir si, pour les affaires d’éditions et de traductions, un pouvoir comme celui qu’a S. Mustafa peut demeurer valable après moi ou s’il y a d’autres dispositions à prendre ; Clavelle doit demander à Madero de consulter quelqu’un de compétent à ce sujet. Bien entendu, il ne faudrait pas que ce soit Clavelle qui soit chargé des questions d’argent ; je ne peux pas le lui dire, naturellement, mais ses occupations déjà trop nombreuses me paraissent être une raison toute trouvée pour ne pas lui demander de choses de ce genre. – À propos des autres précautions, personne n’a et n’aura jamais aucun document de moi l’autorisant d’une façon quelconque à se considérer comme mon successeur, ce qui me paraîtrait d’ailleurs tout à fait dépourvu de sens. Si j’ai dit autrefois que la tarîqah était “le seul aboutissement de mon œuvre” (ce qui du reste était vrai à cette époque), il doit être bien entendu qu’il s’agissait en cela de la tarîqah elle-même, ce qui n’a absolument rien à voir avec “l’œuvre de Sh. Aïssa” ; je pensais encore qu’il devait s’agir d’une tarîqah
“normale”, dans laquelle il n’aurait dû avoir rien d’autre à faire que de remplir la fonction de “transmetteur” et de se conformer strictement à l’enseignement traditionnel, sans introduire aucune innovation ayant un caractère “personnel”.
Malgré les raisons mises en avant par Rouhier, je suis bien décidé à ne jamais fournir le moindre renseignement biographique, car il y a là pour moi une question de principe ; l’intérêt porté à ces choses individuelle est d’ailleurs forcément la marque d’une certain incompréhension au point de vue doctrinal, sans compter que c’est là une manie spécifiquement moderne. Je sais bien que Rouhier lui-même aime beaucoup cela et qu’il a là-dessus une façon de voir tout à fait profane, comme le prouve l’étalage de portrait et d’horoscope qu’il s’est toujours refusé à faire disparaître de sa librairie, bien qu’il sache à quel point cela me déplaît ; il devrait pourtant bien comprendre que je n’ai rien de commun avec les “gens de lettres” ! Quant aux sottises que les uns ou les autres peuvent raconter, il est évident que personne ne peut les empêcher, et que tout ce qu’on peut faire est de les démentir à l’occasion ; mais du moins je n’y ai aucune responsabilité, et j’aurai toujours la satisfaction de n’avoir fait aucune concession aux goûts d’un public profane, pas plus pour cela que pour tout le reste. Ce qui m’étonne bien davantage que l’opinion de Rouhier, c’est que Clavelle ait eu aussi, avant la guerre, l’idée de faire paraître une notice biographique dans une publication dont je n’avais d’ailleurs jamais entendu parler jusqu’ici ; il faut encore ajouter que les renseignements “extérieurs” comme ceux qu’on peut donner en pareil cas n’auraient pas le moindre rapport avec mon œuvre, ce qui devrait suffire pour qu’ils ne puissent réellement intéresser personne… – À un autre point de vue, je suis toujours surpris des bonnes dispositions que Rouhier manifeste maintenant à mon égard ; je souhaite qu’elles soient sincères, mais je me demande ce qui a bien pu le changer ainsi.
L’histoire concernant Sh. Aïssa et le “désir de salut” est assez extraordinaire encore, mais vraiment on ne peut plus s’étonner de rien de ce côté.
Le mot “mercerie”, dans mon adresse postale, est bien le mot français ; le mot arable correspondant est “Khardawât”, mais ici tous les gens qui savent lire l’écriture européenne connaissent le mot français, qu’on voit même sur beaucoup de devantures. Il s’agit d’une magasin dont le propriétaire est une de mes vieux amis ; nous habitions dans la même maison pendant les 1res années que j’étais ici, et, peu après que nous avons quitté la ville, il est venu lui-même s’installer à Gizah.
Merci à mon tour de vos bons vœux, et bien cordialement à vous.
René Guénon
P. S. : Je me félicite d’avoir changé mon adresse, car j’ai eu des preuves presque certaines de l’indiscrétion d’A. B.
Каир, 13 ноября 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)