Le Caire, 4 juin 1950
Cher Monsieur et ami,
Je viens de recevoir aujourd’hui même votre lettre du 26 mai, juste en même temps que le paquet contenant le livre sur Maritain et le nº de “Témoignages” ; merci beaucoup pour le tout.
J’ai été plutôt surpris, mais d’ailleurs agréablement, en lisant les extraits de la lettre de Sheikh Aïssa que vous me communiquez, puisqu’il semblait qu’il ait été décidé précédemment de mettre fin “d’autorité” à la controverse (c’est du moins ce que j’avais cru comprendre d’après la lettre de Vâlsan à Sheikh Aïssa, car, sa lettre que vous m’aviez annoncée n’étant toujours pas arrivée, je n’ai pas eu de précisions sur ce qui s’est passé lors de sa rencontre avec J.-A. Cuttat) ; qu’est-ce qui a bien pu amener ce changement ? En tout cas, c’est surtout pour Vâlsan lui-même que je suis content, car il ne méritait certainement pas qu’on agisse encore une fois ainsi avec lui ; naturellement, je pense bien qu’il m’enverra le texte de sa réponse quand ce sera terminé. Je suis bien d’avis comme lui qu’il faut éviter autant que possible de compliquer les choses ; mais pourquoi ne pourrait-on pas examiner avec calme une question dans laquelle je trouve que l’amour propre des uns ou des autres n’a aucunement à intervenir ?
J.-A. Cuttat est resté une dizaine de jours ici et est reparti hier ; nous avions été plutôt étonné quand il a annoncé sa venue ; il est vrai qu’autrefois il avait parlé à plusieurs reprises de faire ce voyage, de même que Burckhardt, mais c’était tout de même assez imprévu en ce moment, d’autant plus que tout le monde doit partir pour la Suisse vers le milieu de ce mois-ci. Je me suis demandé s’il n’était pas chargé de quelque “mission”, mais je dois dire que je n’ai pas pu arriver à m’en rendre très bien compte ; mon impression est qu’on a craint que je ne sois contrarié de toute cette affaire, et aussi que les nouveaux disciples de Krishna Menon ne fassent quelques histoires. En fait, j’ai reçu de Meyer (peut-être vous l’ai-je déjà dit la dernière fois mais je ne m’en souviens plus bien) une lettre dans laquelle il dit plusieurs choses plus ou moins bizarres au sujet de la tarîqah
, et, notamment il accuse J.-A. Cuttat d’avoir parlé de moi et de mon œuvre en très mauvais termes lors de sa dernière visite à Ceresole, qui se serait vu de l’obligation de la “remettre à sa place” ; J.-A. Cuttat proteste énergiquement et dit qu’il ne croit même que son nom ait été prononcé au cours de cet entretien… Pour ce qui est de la question du Christianisme, J.-A. Cuttat ne paraissait pas disposé à en parler, et il a fallu que j’y fasse allusion le premier ; il a alors reconnu qu’il s’était trop “emballé” en écrivant sa fameuse “réfutation”, et il assure avoir en réalité beaucoup d’amitié pour Vâlsan ; il paraissait d’ailleurs persuadé que la controverse était close ainsi, et, comme vous le voyez, votre lettre est arrivée un peu trop tard. Quant au fond même de la question, il n’a en somme rien dit ; il semble bien qu’il reste sur ses positions, mais vous comprendrez que je n’ai pas voulu soulever encore une discussion là-dessus, toujours pour les mêmes raisons… – Il a parlé aussi en très bons termes de Clavelle, disant qu’il regrettait de n’avoir pas réussi à le rencontrer lors de son passage à Paris, et qu’il déplore qu’il semble ne pas pouvoir mieux s’entendre avec Vâlsan. Je suis très heureux de ce que vous m’apprenez à ce propos, et j’espère que, maintenant que les relations sont reprises, elles pourront se poursuivre normalement ; je suis un peu étonné d’être tous ces temps-ci sans nouvelles de Clavelle lui-même, et je crains bien que quelque lettre ne se soit encore perdue ; presque chaque jour, je constate qu’il y en a des uns ou des autres qui ne me sont pas parvenues, ce qui est vraiment bien gênant… – Une chose que je ne m’explique pas bien, c’est que Sheikh Aïssa ait pu répondre dès le 5 mai à une lettre du 4 ; je me demande s’il n’y a pas là une faute de copie et si ce n’est pas plutôt le 15 mai.
Mme de S t
Point est partie lundi dernier ; j’espère qu’elle aura eu le temps de recevoir votre réponse avant son départ, mais nous ne l’avons pas revue ; elle s’en est excusée, disant qu’elle était trop occupée et fatiguée pour pouvoir venir jusque chez nous. – J’espère que vous allez pouvoir bientôt revoir Madero, comme vous le dites, pour finir d’arranger les choses de son côté ; je crois n’avoir pas besoin de vous rappeler que nous n’avons jamais parlé de lui à Mme de S t
Point et qu’elle ne sait même pas que nous le connaissons. – À propos de diplomates, j’allais oublier de vous dire que J.-A. Cuttat est nommé conseiller de légation à Washington et doit s’y rendre en septembre ou octobre ; ce sera probablement son dernier poste avant d’être ministre.
Krishna Menon doit être maintenant à El-Ismaïliyah, revenant de son voyage en Europe ; il a été à Genève, où il a encore pris 2 nouveaux disciples, Paschoud et sa femme (celle-ci est une nièce de Cersoles). Il paraît qu’il est allé aussi à Paris, mais on n’a pas pu savoir s’il était allé en Angleterre, ni si J. Levy l’accompagne comme on l’avait dit (on suppose d’ailleurs que ce doit être lui qui a fait les frais de ce voyage).
Je vois que vous aviez déjà le nº d’avril-mai quand vous m’avez écrit ; il n’est pas encore arrivé ici. – Je suis bien curieux de ce que vous allez avoir à m’apprendre au sujet des idées du P. Bruno ; cela encore paraît vraiment peu ordinaire, mais il ne faut décidément plus s’étonner de rien !
Bien cordialement à vous.
René Guénon
P. S. : Vous parlez de ma lettre du 14 mai, mais je pense que vous avez bien reçu aussi celle du 10.
Каир, 17 октября 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)