Le Caire, 14 mai 1950
Cher Monsieur et ami,
J’ai reçu ce matin votre lettre du 10 mai qui s’est croisée avec la mienne de la même date ; cette rapidité avec laquelle vos lettres me parviennent maintenant est assez surprenante. Par contre, je n’ai pas encore reçu celle de Vâlsan que vous m’aviez annoncée, et je commence à craindre que celle-là encore ne se soit égarée en route, à moins que, contrairement à son habitude, il ne l’ait pas expédiée par avion.
Je suis content de savoir que vous avez revu le “pauvre” M. Madero et que vous l’avez trouvé toujours dans les mêmes dispositions ; mais je le plains fort d’être si complètement absorbé par les multiples visites officielles ; il le prévoyait d’ailleurs quand il est parti, et c’est une des raisons pour lesquelles sa nomination à Paris ne lui plaisait guère ; est-il encore à l’Hôtel Ritz, ou est-il maintenant installé à l’ambassade ? Je pense, d’après ce que vous me dites, que la question dont vous avez parlé avec lui va pouvoir être réglée sans beaucoup de retard ; quant au voyage à Blois, je comprends bien qu’il ne puisse guère prévoir à quelle date il sera libre pour cela.
Si Rouhier me doit quelque chose actuellement, ce ne peut être que pour les nouvelles éditions, car il m’avait réglé précédemment le solde de toutes les anciennes en même temps, y compris les volumes dont il lui restait encore alors quelques exemplaires (je pensais que vous le saviez mais il est vrai que c’est Vâlsan qui s’en occupait à cette époque) ; il faudrait donc, pour qu’il ait quelque chose à me revenir, que la vente de l’un ou l’autre des livres réédités ait déjà dépassé le mille. Quant à la somme reçue par l’intermédiaire de l’Université de Bordeaux, il est exact qu’elle s’est trouvée réduite à peu près de moitié par la dévaluation du franc survenue un peu après l’accord conclu entre Rouhier et Laterza, mais il n’y a malheureusement rien à y faire, puisqu’il n’y avait aucune clause prévoyant une telle éventualité ; naturellement, le désavantage est le même pour Rouhier que pour moi, puisque les droits de traduction nous appartiennent par moitié. – Pour Chacornac, tout semble bien normal, car la différence avec ce qu’il m’indiquait dans sa dernière lettre doit provenir du prélèvement des abonnements ; il est d’ailleurs probable qu’il ne tardera guère à m’envoyer un autre compte donnant le détail de tout cela.
Pas d’autres nouvelles de Mme de S t
Point ; vous serez bien aimable de ne pas oublier, comme je vous le demandais la dernière fois, de lui écrire directement pour l’informer de ce qui a été fait pour Marseille, si toutefois vous ne l’avez déjà fait.
Les réflexions que vous avez échangées avec Clavelle concordent bien avec ce que je pense moi-même ; il semble vraiment qu’on oublie un peu trop, en Suisse, que rien ne se serait fait si je n’y avais pas été pour quelque chose, et je me demande même si Frithjof Schuon se souvient encore de ce qu’il m’a raconté autrefois lui-même sur la façon dont il a été reçu la 1re fois qu’il est allé à Mostaganem… Malgré tout, je ferai toujours tout le possible pour éviter une scission quelconque, qui n’est certes pas souhaitable, comme je l’écrivais encore dernièrement à Clavelle ; mais il est bien certain qu’on ne peut jamais être sûr qu’il ne surviendra pas encore de nouveaux incidents qu’on ne pourra pas toujours faire semblant d’ignorer. – Je viens de recevoir une lettre de Meyer, qui raconte des choses assez bizarres sur ce qu’il appelle “les changements survenus dans la tarîqah
” ; il y en a qui sont probablement peu justifiés, mais il y en a aussi d’autres qui s’accordent assez bien avec tout ce que j’ai su par ailleurs. À part cela, beaucoup d’éloges dithyrambiques sur son nouveau Guru, qu’il m’engage même à aller voir quand il séjournera à El-Ionaïliyah du 3 au 9 juin (je ne sais si ce sera au retour de son voyage en Europe ou si celui-ci s’est encore trouvé retardé d’un mois) ; vous pouvez penser que je n’en ferai rien…
Je vous ai parlé la dernière fois de la lettre de Vâlsan à Frithjof Schuon ; je comprends trop bien qu’il ne pouvait pas faire autrement que de lui écrire ainsi, d’après la tournure que les choses avaient prises en dernier lieu ; mais évidemment il n’en est pas moins regrettable que cela doive toujours se terminer de cette façon qui ne résout rien, sans compter que les interprétations tendancieuses que vous craignez n’ont en effet rien d’impossible. – Quant à Clavelle, il s’est trouvé en somme d’accord avec Vâlsan sur toute la question, y compris l’inexistence d’une période purement ésotérique au début du Christianisme ; il se peut que je n’ai été encore que trop “conciliant” en admettant la thèse de Frithjof Schuon sur ce point, qui n’a d’ailleurs qu’un intérêt historique, car il va de soi que c’est l’état actuel des choses qui importe pratiquement. Cependant, votre remarque au sujet de la shariyah judaïque, qui est sûrement juste en elle-même, pourrait conduire à une autre conclusion que celle que vous envisagez, car elle indiquerait plutôt que le Christianisme devait avoir alors, à l’intérieur du Judaïsme, la situation d’une organisation ésotérique plus ou moins comparable à celle des Esséniens (sur laquelle on ne sait d’ailleurs rien de très précis) ; cela reviendrait alors à la 1re idée de Vâlsan, quand il pensait que l’“exotérisation” avait dû commencer avec l’extension du Christianisme hors du milieu judaïque originel. Ce qui justifierait surtout cette façon d’interpréter la chose, c’est que, normalement, toute tradition complète a une shariyah qui lui est propre et n’emprunte pas celle d’une autre forme traditionnelle préexistante, quels que soient ses rapports de filiation avec celle-ci ; cette absence d’une shariyah spécifiquement chrétienne m’a toujours paru être l’argument le plus fort en faveur d’un caractère exclusivement ésotérique à l’origine (je m’étonne même que Cuttat ne l’ait pas fait valoir dans sa “réfutation”) ; mais à part cela, il est bien entendu que, comme je l’ai dit à Vâlsan, je n’ai aucune raison pour y tenir spécialement…
Vous n’avez pas à vous excuser de me parler de toutes ces choses, bien au contraire, car je vous suis reconnaissant de me tenir au courant autant que possible.
Les enfants vont bien, heureusement ; quant à moi, la vérité est que je me sens très fatigué ces temps-ci, mais je ne sais si c’est dû à tant de choses ennuyeuses qui surgissent à chaque instant d’un côté ou d’un autre, ou seulement à la préoccupation que me cause la difficulté toujours croissante de trouver assez de temps pour tout ce que j’ai à faire ; il est du reste bien possible que les deux y contribuent…
Bien cordialement à vous
René Guénon
Каир, 24 сентября 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)