Le Caire, 10 mai 1950
Cher Monsieur et ami,
J’ai reçu hier soir votre lettre du 5 mai, qui est donc venue beaucoup plus vite que les précédentes. – Je ne me doutais pas que Mme de S t
Point vous avait récrit pour vous demander de déposer à Marseille une chose aussi peu importante ; nous l’avons pourtant revue il y a juste une semaine mais elle n’en a rien dit. Bien entendu, il n’y avait pas moyen de ne pas lui donner satisfaction cette fois, et d’ailleurs, pour si peu de chose, cela n’a aucun inconvénient ; mais je vous prierai de vouloir bien l’en informer directement, car, comme je ne peux évidemment pas lui montrer votre lettre, elle soupçonnerait encore qu’il y a quelque chose qui n’est pas normal ; elle est sûrement contrariée comme vous le dites, mais qu’y faire ? À vrai dire, l’inconvénient avec elle n’est pas qu’elle n’accepte pas la base légale, et il n’y a rien à redire à cet égard ; mais ce qui est très ennuyeux, c’est quelle ne peut faire que de petits versements échelonnés sur plusieurs mois ; ce n’est pas sa faute, mais ce n’en est pas moins gênant. D’un autre côté, nous avons du moins obtenu qu’on lui donne le visa de retour avant son départ d’ici, ce qui lui évitera cet arrêt à Marseille qu’elle paraissait tant redouter ; cela vous était facile, le directeur du bureau des passeports étant un de nos amis. – Maintenant, il est certainement nécessaire que vous revoyiez Madero pour vous assurer définitivement de ce qu’il compte faire, car il ne faudrait tout de même pas risquer de tout manquer tant qu’un côté que de l’autre. Depuis votre précédente lettre, je n’ai rien su de lui d’aucun côté, et Cuttat, qui lui avait écrit il y a déjà longtemps au sujet de l’affaire des éditions en Argentine, me dit qu’il n’a jamais eu de réponse ; mais ce qui m’étonne le plus, c’est que, depuis son départ, je n’ai jamais eu la visite de son secrétaire, contrairement à ce qui avait été convenu. Je veux croire pourtant qu’il n’y a rien d’extraordinaire ou d’inquiétant, mais nous avons si peu de chance pour toutes les choses de ce genre qu’on peut toujours s’attendre à ce qu’il survienne n’importe quels empêchements, même sans qu’il y ait réellement de la faute de personne. – À propos de malchance, savez-vous que Maridort vient de perdre la plus grande partie de ses ressources, par suite d’un accident survenu dans son exploitation de bois au Gabon ? Je ne sais pas encore de quoi il s’agit exactement, car jusqu’ici il ne m’a pas écrit lui-même depuis qu’il en a été informé, et je veux espérer que ce ne sera que passager ; mais, naturellement, ce qu’il faisait pour la revue se trouve bien compromis par là et il ne pourra probablement plus être question de l’avance qu’il avait promise à Chacornac pour faire la réédition des “Aperçus” avant la fin de l’année. Au sujet des rééditions, si Madero est toujours disposé à faire quelque chose comme il en avait l’intention, Clavelle pense que le mieux serait de réserver son aide pour l’“Erreur spirite”, que Rouhier ne doit sûrement pas être disposé à rééditer ; je suis bien aussi de cet avis mais il va de soi qu’il faudra d’abord obtenir une renonciation formelle dudit Rouhier, et je ne crois pas qu’il soit possible de soulever cette question avec lui avant qu’il en ait fini non seulement avec le “Symbolisme de la Croix”, mais aussi avec l’“Introduction générale”. – Pour en revenir à Chacornac, la somme que Clavelle lui a demandée a été remise par lui à un de ses amis, attaché militaire à la légation de Hollande, qui se trouvait en avoir l’emploi ; dans la lettre dont Mme de S t
Point vous a parlé, il n’y avait que quelques lignes écrites à la hâte et dans lesquelles il n’y était guère question d’autre chose ; il n’avait pas le temps de m’en aviser à l’avance, mais vous voyez qu’il n’y a rien d’extraordinaire là-dedans. Si nous avons raconté la chose à notre amie, c’était simplement pour lui faire comprendre qu’elle ne pourrait compter sur rien de ce côté-là, d’autant plus que cela venait s’ajouter au montant des abonnements d’ici, parmi lesquels il en est du reste plusieurs qui ont été apportés par elle-même ! Mais cela l’a encore contrariée, et c’est ce qui lui a fait, inconsciemment sans doute, exagérer tout l’histoire de la façon que vous avez vue ; je n’ai pas besoin de vous dire que, en pareil cas, le fait de ma nationalité égyptienne coupe tout de suite court à tout ; le seul ennui est qu’il n’est pas possible que tous les fonctionnaires soient informés de ce qu’il en est en réalité, ce qui oblige à répéter toujours les mêmes explications chaque fois qu’il se produit une chose de ce genre ; c’est un peu agaçant, mais on ne peut certes pas dire que ce soit bien grave. – Je vous remercie de l’indication que vous me donnez sur ceux de mes ouvrages dont il vous reste encore quelques exemplaires, et j’en prends bonne note pour le cas où cela pourrait servir par la suite, mais, pour le moment, les demandes que j’ai reçues concernent seulement des exemplaires de nouvelles éditions, et aussi du livre de Coomaraswamy. – Je crois en avoir tout de même fini avec tout cela et n’avoir rien oublié ; il faut pourtant encore que je vous dise que je suis assez inquiet d’Allar, n’ayant rien eu de lui depuis fort longtemps, alors que je croyais bien qu’il m’aurait écrit tout au moins à la suite de son dernier voyage à Paris ; on m’avait cependant dit qu’il paraissait mieux à ce moment-là, mais son état de fatigue et de dépression se serait-il aggravé de nouveau depuis lors ? Si vous savez quelque chose de lui, vous serez bien aimable de me le dire dans votre prochaine lettre.
Je n’ai pas encore reçu la lettre de Vâlsan que vous m’annoncez, mais, étant donnée la rapidité avec laquelle la vôtre est arrivée, ce n’est pas très étonnant. Je lui avais récrit la semaine dernière, à la suite d’une lettre de Cuttat à laquelle était jointe une copie de sa ”réfutation” ; il s’agit d’ailleurs de la version “abrégée” qu’il a envoyée à Vâlsan lui-même, et sans doute aussi à vous, puisqu’il semble qu’on ait pris le parti de dissimuler l’autre parce que, au dire de Burckhardt, elle était par trop “cassante”. J’avais pensé qu’on ne m’enverrait même pas cette 2e version, et en cela je ne m’étais trompé qu’à moitié, car Cuttat dit que c’est seulement sur l’insistance de Vâlsan qu’il s’y est décidé, non sans hésitation, parce que ses recherches “l’ont amené à la conclusion que l’‘exotérisation’ des sacrements n’a pu être ni aussi ‘voulue’ ni aussi radicale que je l’ai présentée”, et il me demande d’“excuser sa franchise” ; il semblerait, d’après cela, qu’on s’imagine que j’en fais une question “personnelle”, ce qui est aussi loin que possible de ma pensée ! Tout ce que je souhaiterais, c’est que les uns et les autres réussissent enfin à éclairer la question, mais malheureusement, dans cette réponse, je ne vois guère que des “subtilités” qui l’embrouillent au contraire un peu plus encore et qui ne sont guère concluantes… Mais ce qui m’a causé une véritable stupéfaction, c’est de voir qu’on présente le point de vue de Vâlsan et le mien comme 2 “extrêmes opposés”, entre lesquels celui de Sheikh Aïssa serait en quelque sorte intermédiaire ; il est impossible qu’on puisse soutenir sérieusement une pareille chose, car il est bien évident au contraire que c’est en réalité mon point de vue qui est intermédiaire entre les 2 autres, parce que j’avais admis la thèse de Sheikh Aïssa en ce qui concerne l’existence d’une période exclusivement ésotérique à l’origine du Christianisme, tandis que je me trouvais d’accord avec Vâlsan sur le reste. Mon impression est qu’il y a là une sorte de “manœuvre” dont le but exact m’échappe encore, à moins qu’il ne soit tout simplement d’“impressionner” Vâlsan, et qu’en tout cas je ne trouve pas des plus habiles (S. Abu Bakr est aussi de mon avis sur ce point, et il dit même que Cuttat est assez coutumier de ces maladresses) ; mais comment est-il possible que Sheikh Aïssa lui-même ait “approuvé” une présentation aussi manifestement fausse que celle-là ? Je trouve que cette approbation, si elle est réelle, rend la chose beaucoup plus inquiétante ; ne le trouvez-vous pas aussi ? D’un autre côté, je ne sais pas ce qui a pu être dit quand Cuttat s’est arrêté dernièrement à Paris car il n’y fait pas la moindre allusion ; je suppose que Vâlsan doit m’en parler dans sa lettre ; quoi qu’il en soit, je comprends bien que, dans sa situation, il se soit trouvé obligé d’écrire à Sheikh Aïssa dans le sens de la lettre dont vous m’envoyez la copie ; cela va donc probablement se terminer de la même façon que ses ennuis d’il y a quelques années, c’est-à-dire par un silence “imposé” qui ne prouve aucunement qu’il ait tort ; mais cette fois, après que Sheikh Aïssa lui avait écrit qu’il ne voudrait pas qu’on puisse croire qu’il y ait dans la tarîqah une doctrine “officielle” sur cette question du Christianisme, une telle conclusion était tout de même assez imprévue ! Quant à moi, j’avoue que je suis de plus en plus tenté de me désintéresser complètement de toute cette discussion, surtout si Vâlsan doit renoncer à la poursuivre ; au fond il y a là 2 questions bien distinctes, celle du caractère originel du Christianisme, qui n’a en somme qu’un intérêt purement historique, et celle de son état présent, sur laquelle je ne peux que maintenir ce que j’ai dit et n’ai rien à y ajouter, car, s’il est une chose qui est bien claire (et c’est peut-être même la seule dans tout cela), c’est que les sacrements n’ont et ne peuvent avoir actuellement aucun caractère initiatique, même si on voulait l’entendre seulement dans le sens d’une initiation virtuelle. Vos réflexions me paraissent d’ailleurs tout à fait justifiées, surtout en ce qui concerne le 2e point, mais j’ajouterai qu’il n’y a vraiment pas besoin de faire appel à une autorité hiérarchique quelconque pour être fixé sur une chose aussi évidente que celle-là, et qui se réduit presque à une question de simple “bon sens”… – Quant à l’abbé Ch., malgré ce qu’on m’avait dit de lui précédemment, je crois comme vous que sa compréhension ne peut pas aller très loin, et il est vraisemblable que ses “limitations” sont bien celles que vous dites ; mais, outre cela, mon impression a été tout de suite que, dans la circonstance présente, il devrait être assez fortement influencé par le point de vue “suisse”, et elle s’est trouvée confirmée quand j’ai vu, vers la fin du travail de Cuttat, une phrase d’après laquelle “les sacrements étaient dès l’origine à la fois initiatiques et destinés à tous”, ce qui ressemble étonnamment à “l’ésotérisme mis à la portée de tous” dont il parlait dans sa 1re lettre ; l’un est en tout cas aussi contradictoire que l’autre !
Dans sa lettre, Cuttat m’a appris une mauvaise nouvelle, celle de la mort de Shrî Ramana ; il croyait d’ailleurs que je le saurais déjà, de sorte qu’il ne me donne aucune précision, mais j’en aurai sans doute bientôt par Hartung.
Je n’ai pas reçu jusqu’ici le nº de “Témoignages” dont vous me parlez, et j’en suis étonné, car un peintre élève d’A. Gleize, et qui est en relations avec ce milieu me fait habituellement envoyer les n os où il y a quelque chose qui peut m’intéresser ; il se peut cependant encore que cela vienne, à moins que cette fois on n’a pas voulu me faire l’envoi parce que je suis visé directement, ce qui ne serait que trop conforme aux procédés de certaines gens. Il faut attendre encore un peu, mais, si je n’ai toujours rien d’ici la prochaine fois que je vous écrirai, je vous le dirai et je vous demanderai alors de me l’envoyer, car il est évidemment nécessaire que je voie cela. Je vous remercie de m’en avoir donné un aperçu, et j’attendrai d’avoir lu l’article lui-même pour vous en reparler ; pour le moment, tout cela me fait l’effet d’un pur verbiage philosophique, mais il va de soi que cela peut impressionner les gens qui, faute de connaissance réelle, sont toujours disposés à se laisser prendre à ce genre de “ratiocinations” dans le vide… – J’ignorais tout à fait l’existence d’un ouvrage “collectif” sur Maritain et son œuvre ; est-ce une publication récente ?
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 18 августа 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)