Le Caire, 22 avril 1950
Cher Monsieur et ami,
Merci de votre lettre du 29 mars, qui s’est croisée avec la mienne du 6 avril, et que j’ai reçue il y a déjà une huitaine de jours ; j’ai été empêché d’y répondre tout de suite par différentes choses urgentes, surtout des corrections d’épreuves que je ne pouvais pas retarder.
Ce que j’avais prévu en vous écrivant la dernière fois n’a pas manqué de se produire : notre pauvre amie, toujours aussi impatiente et préoccupée de tout ce qui concerne son voyage (j’ai cru comprendre qu’elle a l’intention de partir vers la fin de mai), est arrivée 3 ou 4 jours plus tard pour demander si j’avais une réponse de vous. Après cela, elle vous a envoyé une lettre qui, d’après ce que j’en ai su, doit être assez peu compréhensible, mais dont il ne faudra pas trop vous inquiéter ; il est vrai que ce à quoi elle a voulu faire allusion est un peu ennuyeux, mais surtout pour elle (je veux dire pour ce qu’elle espérait), car autrement ce n’est tout de même pas bien grave ; vous savez du reste comment elle s’exagère les choses… Naturellement, je lui ai communiqué, aussitôt que je l’ai reçue, la partie de votre lettre la concernant ; comme vous pouvez le penser, elle en a été désappointée et contrariée encore, mais qu’y faire ? Se rendant compte qu’il serait impossible de lui procurer la même chose que l’an dernier, elle réduit maintenant sa demande à la moitié, et elle maintient que vous devriez pouvoir lui avancer ce qui manquerait ; cependant, elle a fini par reconnaître cette fois qu’elle ne pouvait tout de même pas vous demander de faire vous-même un emprunt pour lui donner satisfaction, ce qui est déjà quelque chose… Enfin, puisqu’elle a insisté pour que je vous écrive encore à ce sujet, je m’acquitte de la commission mais il est bien entendu que cela ne change rien à ce que je vous avais dit précédemment, à la seule condition que, comme il le semble du reste, vous soyez bien sûr par ailleurs des intentions de M. Madero ; je suis seulement un peu étonné de n’avoir pas eu d’autres nouvelles de lui tous ces temps-ci… – Elle voudrait aussi que nous lui fassions avoir le visa de retour avant son départ d’ici, pour lui éviter de rester à l’attendre pendant plusieurs jours à Marseille comme les autres années, ce qui est encore un sujet de tourment pour elle ; je pense que nous pourrons le lui obtenir sans grande difficulté, mais je vous dis cela pour vous montrer encore à quel point elle se fait des “monstres” de tout !
Sûrement, quand M. Madero ira à Blois, il vaudra beaucoup mieux que vous puissiez l’accompagner, puisque vous connaissez non seulement les lieux, mais aussi les différentes personnes à qui on a affaire ; il faut donc espérer qu’il saura assez tôt quand il sera libre pour que les choses puissent s’arranger ainsi, et je souhaite que cela ne vous cause pas un trop grand dérangement.
En ce qui concerne les éditeurs, on ne peut certainement rien demander actuellement à Gallimard, car les comptes sont faits seulement une fois par an, pendant les vacances, et vous savez que ces grandes maisons ne modifient jamais leurs habitudes ; je ne sais pas pourquoi, l’année dernière, le règlement n’a été fait qu’en novembre, mais en tout cas je ne crois pas qu’on puisse l’obtenir avant octobre. – Quant à Rouhier, il convient d’attendre la sortie du “Symbolisme de la Croix”, qui d’ailleurs ne devrait guère tarder, puisque j’ai déjà corrigé les 2 es épreuves ; vous pourrez alors profiter de cette occasion pour lui demander où en est la vente des autres livres (mais naturellement il ne dira que ce qu’il voudra bien), et aussi s’il a finalement touché, de l’Université de Bordeaux, le montant des droits de la traduction italienne de l’“Introduction générale”, dont la moitié doit me revenir comme à l’ordinaire. – Ce que vous me dites des anciens exemplaires du “Symbolisme de la Crois” que vous avez remis à Chacornac (je ne savais pas que vous en aviez encore quelques-uns en réserve) m’explique une chose qui m’avait un peu étonné : dernièrement, quelqu’un m’avait écrit pour me demander où il pourrait se procurer mes livres épuisés, et je l’avais engagé à s’adresser à tout hasard à Chacornac ; après l’avoir fait, il m’a récrit qu’il avait en effet trouvé chez lui le “Symbolisme de la Croix” ; j’avais alors supposé qu’il s’agissait peut-être d’un exemplaire d’occasion…
Les “Aspects intérieurs de l’Islam” diffèrent en effet notablement de ce qu’écrivent les orientalistes et ce serait très bien si certains passages ne témoignaient, à l’égard de tout ce qui présente un caractère moderniste plus ou moins accentué, d’une sympathie que je trouve assez étonnante ; ce qui me paraît à craindre, c’est que le P. Abdel-Jalîl, qui est sûrement de très bonne foi, ne finisse par devenir un instrument entre les mains de Massignon… Il faudra que je tâche d’en faire un compte rendu, mais, outre que j’en ai beaucoup en retard, on n’a même pas réussi, dans les 2 derniers n os
, à faire passer ceux que j’avais envoyés ; il est quelquefois bien gênant de ne disposer que d’un nombre de pages aussi restreint !
J’ai reçu ces jours derniers une nouvelle lettre de Vâlsan, du 3 avril, dans laquelle il exprime les mêmes inquiétudes dont vous me parlez ; cela s’était même précisé encore à la suite du mauvais accueil qu’a reçu en Suisse son travail, et plus spécialement la 4e partie. Il semble que ce soit surtout Cuttat dont l’hostilité se manifeste le plus violemment, et je n’en ai pas été très surpris, car certaines des réflexions contenues dans la dernière lettre que j’ai reçue de lui me faisaient un peu prévoir cette attitude ; dans ces conditions, la “mission” dont il est chargé à son prochain passage à Paris, à ce qu’il paraît, n’est certainement pas bien rassurante… Tout cela est fort ennuyeux ; et ce qui est tout de même bien singulier, c’est que, de ce côté, on semble presque faire de cette question du caractère original du Christianisme et de la nature des sacrements une affaire “personnelle” ; malgré tout ce que j’avais déjà eu à constater en ce genre, je n’aurais tout de même pas cru que cela pouvait aller jusque là ! Je ne comprends que trop bien les réflexions quelque peu “désabusées” que vous me citez et celles que vous y ajoutez vous-même ; évidemment, tout cela est bien différent de ce qu’on pouvait espérer et de ce que j’avais envisagé moi-même au début de la tarîqah
, qui me paraissait devoir donner satisfaction aux demandes de beaucoup ; je dois dire d’ailleurs que ce que j’ai toujours considéré comme l’essentiel, et qui subsiste en tout cas, c’est le rattachement initiatique régulier ; mais, à part cela, il faut convenir que, avec toutes ces dissensions et ces “départs”, les résultats sont loin de ce qu’on aurait dû en attendre. Pour ma part, vous savez que je me suis toujours efforcé, autant que possible, de ne pas intervenir dans tout cela, préférant, même quand il me revenait des choses plus ou moins déplaisantes, faire comme si je ne m’en apercevais pas ; j’avais encore fait tout d’abord la même chose pour cette note des “Mystères christiques” m’attribuant, sans que j’en aie même été avisé au préalable, des intentions que je n’avais jamais eues, mais les réactions des lecteurs ne m’ont pas permis de garder indéfiniment le silence. Au fond, ce que je regrette dans cette affaire, c’est qu’elle menace d’avoir des conséquences désagréables pour Vâlsan, car, en ce qui me concerne, l’essentiel était de remettre les choses au point, et, après cela, ce que les uns et les autres peuvent penser ou dire de mes articles m’est en somme assez indifférent…
Je vous remercie de m’avoir transcrit le passage de la lettre de Vâlsan concernant Maître Eckhart et quelques autres de la même époque (il m’avait d’ailleurs dit qu’il vous l’avait demandé) ; ces remarques sont fort intéressantes, et il serait bien à souhaiter qu’on puisse arriver à préciser encore davantage ces divers rapprochements. J’ai toujours eu l’impression qu’on devrait pouvoir trouver quelque chose du côté des “Amis de Dieu” ; à ce propos, je me souviens que Maritain avait exigé la suppression, dans l’avant-propos du “Théosophisme”, d’une phrase qui y faisait allusion ; peut-être sentait-il qu’il y avait là quelque chose qui pouvait être gênant pour ses idées…
Il faudra que je repense à ce que vous me dites à propos de “Salut et Délivrance” ; mais, sur les points que vous signalez plus particulièrement, je ne crois pas qu’il soit possible de donner de bien grandes précisions, parce que, pour cela, il faudrait d’abord connaître exactement les conditions des états “préhumains”, et ensuite pouvoir trouver le moyen d’en donner une expression en langage humain, ce qui est une impossibilité évidente. Assurément, on peut toujours dire que le passage par la condition humaine offre certains avantages dans tous les cas, et que, même quand il est “manqué” en quelque sorte, cela ne veut pas dire forcément qu’il ne puisse pas avoir tout de même un certain résultat différé ; mais en somme cette considération ne va pas bien loin… Quant au cas de ceux qui, ayant atteint dans un autre état un certain degré de développement spirituel, passent cependant à l’état individuel humain, il ne me semble pas qu’on puisse ajouter grand’chose à ce que j’ai déjà écrit dans “Sagesse innée et sagesse acquise” ; peut-être pourrait-on dire que pour un tel être, ce passage, se faisant dans les meilleures conditions possibles en raison de ce développement, est beaucoup plus avantageux en définitive que le “salut”, c’est-à-dire le fait d’être simplement “mis en réserve” dans les prolongements d’un état quelconque, ce qui de toute façon n’est certainement pas un véritable but. Il faut que je vous fasse remarquer que, à cet égard, je trouve préférable de parler du “sage” et non pas du “saint” parce que la notion du saint, dans le Christianisme, est fort loin d’être parfaitement claire, et il semble qu’on y comprenne bien des catégories entièrement différentes ; il n’est pas douteux que, parmi les saints déclarés tels “officiellement”, il en est beaucoup qui, au point de vue qui nous intéresse, n’ont été que des hommes tout à fait ordinaires… – Pour ce qui est de l’“ange gardien”, ce que vous dites est bien exact, car il représente l’influence des états supérieurs de l’être (le mot “ange” se rapporte toujours aux états supra-individuels), si non directement celle du “Soi” lui-même qui est le véritable “Guru intérieur”, mais qui peut aussi se manifester indirectement à travers de tels intermédiaires. Ce qui est plutôt lamentable, c’est de voir combien de telles notions ont été “rapetissées” dans les conceptions ordinaires du Christianisme actuel, à tel point qu’on est arrivé à en faire quelque chose de véritablement enfantin… Quant à la “communication consciente”, vous avez tout à faire raison aussi de parler de la perception d’une “présence dans le cœur”, mais on ne peut pas dire qu’elle ait forcément un caractère fugace car cela n’est vrai que pour les premiers stades et montre qu’alors cette communication est encore très imparfaite, comme tout ce qui n’est pas réellement “stabilisé”.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 4 июня 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)