Le Caire, 6 avril 1950
Cher Monsieur et ami,
J’ai appris dernièrement que vous étiez allé à paris et que vous aviez vu M. Madero ; mais je n’ai pas eu de détails précis, et je me demande si vous avez eu le temps de parler un peu de toutes les questions qui nous intéressent. Il semble qu’il soit toujours très occupé ; il a cependant confirmé qu’il avait bien toujours l’intention d’aller à Blois dès qu’il le pourrait ; l’ennui est qu’il peut toujours lui survenir au dernier moment quelque obligation officielle à laquelle il lui est naturellement impossible de se soustraire.
Je pense que vous devez avoir reçu depuis assez longtemps ma lettre du 8 mars, et c’est parce que je n’ai pas encore eu de réponse de vous que je vous récris aujourd’hui, car je commence à redouter de ne pas en avoir avant une nouvelle visite de Mme de S t
Point. Il faut vous dire qu’elle est revenue peu après que je vous ai écrit, et qu’elle a insisté de nouveau pour avoir le plus tôt possible les assurances sur ce qui lui serait nécessaire pour son prochain séjour en France. Son secrétaire, à qui elle communique ses anxiétés et qui paraît même les exagérer encore, a fait tout un calcul pour me prouver que, d’ici là, vous devriez avoir à peu près ce qu’elle voudrait ; et ils ont ajouté que, même si ce n’était pas tout à fait suffisant, vous pourriez bien avancer le complément ou trouver quelqu’un qui vous en fasse l’avance ! Si elle revient encore avant que j’aie la réponse que je vous avais demandée, je crains fort de me trouver obligé de vous écrire devant elle une lettre dans le sens qu’elle veut, afin qu’elle la mette elle-même à la poste pour plus de sûreté ; croiriez-vous que, la dernière fois, je n’ai pu y échapper qu’en lui montrant, dans la liste de mes lettres, la date de celle que je vous avais envoyée quelques jours plus tôt ? De telles choses sont vraiment bien ennuyeuses, et il faut avoir affaire à une personne âgée et malade pour supporter tout cela sans rien dire ; enfin, vous voilà prévenu de ses intentions. En Suisse, on redoute toujours son arrivée, tellement elle apporte avec elle une atmosphère déprimante, et ce que je vous disais tout à l’heure de son secrétaire montre bien que c’est réellement contagieux.
Je ne sais si vous êtes passé chez Chacornac mais en tout cas il ne doit pas avoir grand’chose en ce moment, car une bonne partie de ce qu’il avait a été utilisée, notamment pour des abonnements et des envois de volumes à plusieurs personnes d’ici.
Comme vous le pensiez, Vâlsan m’a envoyé une copie de son travail ; je le trouve très intéressant, et il me semble que, dans l’ensemble, ce qu’il expose se tient très bien ; malheureusement, d’après les dernières nouvelles venues de Suisse, je n’ai pas l’impression que ses vues y aient rencontré un accueil bien favorable, et il semble bien qu’au fond, comme il me le disait lui-même, chacun reste sur ses positions. Il faut d’ailleurs reconnaître que sa divergence avec Frithjof Schuon va plus loin que la mienne, puisqu’il conteste même qu’il y ait eu, au début du Christianisme, une période pendant laquelle il aurait eu un caractère exclusivement ésotérique. Je dois dire que, sur ce point, j’avais adopté la position de Frithjof Schuon parce qu’elle me paraissait très plausible et que, de plus, je préférais réduire la divergence au minimum ; vous savez du reste que j’ai tardé le plus que j’ai pu à en laisser paraître quoi que ce soit, et il se peut que je n’aie été que trop conciliant… Quoi qu’il en soit, il va de soi que, pour ma part, je n’ai aucune raison spéciale de tenir à ce que le Christianisme primitif ait été purement ésotérique ; comme je l’écrivais hier à Vâlsan, l’objection qui me semble la plus sérieuse contre l’existence d’un exotérisme dès l’origine, c’est l’absence d’une législation sociale, c’est-à-dire d’une véritable shariyah chrétienne ; s’il pouvait trouver le moyen de concilier ce fait avec l’établissement effectif d’un exotérisme par le Christ lui-même, je crois que tout ce qu’on pourrait chercher à lui opposer d’autre serait vraiment bien peu concluant.
Bien cordialement à vous
René Guénon
Каир, 14 мая 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)