Le Caire, 8 mars 1950
Cher Monsieur et ami,
J’ai reçu votre lettre hier ; j’ai d’abord été étonné en voyant en tête la date du 14 décembre, mais ensuite je me suis aperçu que la 2e partie est du 22 février, de sorte que le temps qu’elle a mis à venir est tout à fait normal cette fois. Je commençais à m’inquiéter un peu de n’avoir rien de vous, craignant que la mauvaise saison ne vous ait rendu plus ou moins souffrant, et même, écrivant à Vâlsan il y a quelques jours, je lui demandais s’il avait de vos nouvelles ; enfin, je vois qu’heureusement il n’en est rien.
Merci de vos bons vœux pour notre jeune Ahmed ; il a déjà 6 mois et se porte à merveille, malgré le froid peu ordinaire que nous avons eu cet hiver ; il a même gelé, chose qu’on ne se souvient pas d’avoir jamais vu ici, et il n’y a que depuis quelques jours que le temps est enfin devenu meilleur ; cela m’a valu une série presque ininterrompue de rhumes dont je n’arrivais pas à sortir et qui me mettaient fort mal en train pour travailler…
L’idée qu’avait ma femme de garder la maison de la rue du Foix était moins pour nous que pour nos enfants, car il est peu probable que nous puissions y aller nous-mêmes quelque jour. Maintenant, je dois dire que, à la réflexion, il nous semble qu’il vaudrait peut-être tout de même mieux tout liquider, si toutefois ce n’est pas à des conditions désavantageuses, bien entendu. Comme je vous l’ai déjà dit, je vous prierai de vouloir bien examiner toutes ces questions avec M. Madero ; il n’est pas étonnant que vous ne l’ayez pas encore vu, car il semble que, pendant ces premiers temps, il a dû être très pris par toute sorte d’obligations officielles. Cependant, il me confirme encore qu’il a bien toujours l’intention d’aller à Blois le plus tôt possible ; l’ennui est qu’il ne peut guère fixer un jour à l’avance, car il risque toujours d’avoir au dernier moment quelque empêchement imprévu ; en tout cas, j’ai prévenu Mme
Sauvage, de qui j’ai reçu une lettre peu après vous avoir écrit la dernière fois.
Je vous remercie de ce que vous me signalez au sujet de la question d’héritage éventuel ; j’ai d’ailleurs toujours pris la précaution d’avoir un testament déposé chez le notaire, et je l’ai modifié à diverses reprises, en dernier lieu à la suite de la naissance d’Ahmed pour que son nom y figure également ; il n’y a sûrement aucun inconvénient à laisser les choses ainsi, bien que cela ne doive plus avoir la même nécessité maintenant, car ma naturalisation égyptienne est en effet définitivement acquise. Je suppose, d’autre part, que cela ne doit rien changer en ce qui concerne les ventes d’immeubles ; la seule chose qui pourrait causer un peu de complication, si on exigeait quelques formalités pour ma signature (vous ne me dites pas si vous vous êtes informé sur ce point), c’est que le nom d’A. W. Y. est naturellement le seul qui ait un caractère officiel, celui de René Guénon n’étant en somme considéré que comme un simple “nom de plume”, comme disent les Anglais, ce qui du reste il était déjà en fait depuis que je suis ici de l’état civil égyptien ; mais en tout cas, d’après ce que M. Madero m’a dit avant son départ, je pense qu’il pourrait trouver un moyen pour arranger cela aussi s’il y avait lieu.
Mme
Sauvage m’a écrit qu’elle essaierait de se servir des draps une fois pour s’assurer de leur état et qu’elle règlerait ensuite cette petite affaire avec vous. Elle était allée visiter la mansarde pour s’assurer que rien ne s’abîmait, et elle dit avoir trouvé tout en aussi bon état que possible ; d’après les différentes choses qu’elle énumère, il semble que la malle en osier que vous n’aviez pas ouverte doit contenir des couvertures et des rideaux. – Elle dit aussi que Gaudineau a commencé à faire quelques réparations, ce dont il y avait grand besoin, car son prédécesseur n’avait jamais rien fait, même pour l’entretien des peintures ; j’en ai été un peu étonné, car je le croyais plus soigneux d’après ce qui m’en avait été dit.
Merci d’avance pour les arrangements que vous vous proposez de faire encore quand vous retournerez à Blois, et notamment pour l’envoi des dictionnaires. Pour ce qui est des missels et surtout des vieux livres de classes, il est à craindre en effet qu’on ne puisse pas en tirer grand’chose, mais en tout cas il n’y a évidemment aucun intérêt à garder tout cela. S’il n’y a qu’une seule collection de la “Gnose” sur grand papier, je pense maintenant qu’il est bien possible que les autres se trouvent ici dans quelque paquet ; s’il en est ainsi, je remettrai peut-être la main dessus quelque jour, mais il y a beaucoup de choses de ce genre que je n’arrive jamais à trouver le temps de vérifier. Je vous prierai aussi de ne pas oublier de voir ce qu’on peut faire de la collection de l’“Illustration”. – Pour ce qui est des livres que j’ai en double ici, ils sont pour la plupart récents et en état de neuf ; ce sont des livres qui m’ont été adressés directement et qui l’ont été aussi en même temps aux “Études Traditionnelles”, de sorte que Chacornac me les a renvoyés. J’avais déjà pensé à essayer de les faire vendre ici, mais, outre qu’il n’y a sans doute guère de clientèle pour ce genre d’ouvrages, il faudrait en tout cas que je puisse trouver quelqu’un qui soit en relations avec les librairies européennes, car il m’est impossible de m’occuper de cela moi-même ; enfin, cela n’a en tout cas rien de particulièrement urgent.
Merci beaucoup pour la photo de chez Martinie ; c’est bien en effet de celle-là qu’il s’agissait, mais je ne savais pas qu’elle existait en petit format ; quoi qu’il en soit, ma femme est très contente de l’avoir. Quant à la grande dont je vous ai parlé, elle doit sûrement être à Blois, et elle n’a jamais été encadrée ; je me souviens qu’elle se trouvait dans un des tiroirs d’une commode qui a dû être vendue, et où il y avait d’ailleurs beaucoup de papiers ; je suppose qu’on a dû mettre tout cela soit dans une malle ou une caisse, soit plus probablement dans le secrétaire peint en blanc qu’on a gardé je ne sais trop pourquoi, ce que j’ai appris seulement par la dernière lettre de Mme
Sauvage ; elle m’a parlé également d’un bureau d’acajou qui est celui dont se servait mon père, et dans lequel il doit bien y avoir aussi quelques papiers.
Merci pour les explications concernant la “surface corrigée” ; je n’avais aucune idée d’une pareille chose, et cela semble vraiment bien compliqué ; je me demande surtout comment il est possible d’établir les “correctifs” d’une façon qui ne soit pas plus ou moins arbitraire ; n’est-ce pas un peu comme si on voulait additionner ensemble des grandeurs d’espèces différentes ?
Merci aussi pour le relevé de mon compte ; je suis content de voir que l’affaire de la B. N. C. I. a été réglée, et aussi que Gallimard a fait son versement comme chaque année, ce que je n’avais pas pu savoir jusqu’ici ; vous a-t-il fait l’envoi lui-même, ou avez-vous été obligé de le lui réclamer ? – Il y a naturellement toujours quelque chose chez Chacornac, mais cela n’a rien d’inquiétant, puisqu’on peut le prendre quand on veut. Quant à Rouhier, il s’est finalement décidé à rééditer le “Symbolisme de la Croix” avant l’“Introduction générale”, et on en est en ce moment à la correction des 1res épreuves ; il est bien entendu que, quand ce volume sortira, il aura un versement à faire comme pour ceux qu’il a réédités précédemment.
Il faut que je vous parle d’une chose assez ennuyeuse, à laquelle je m’attendais d’ailleurs tous ces temps-ci : Mme de S t
Point voudrait être assurée que, quand elle ira en France, elle trouvera à Marseille la même chose que l’an dernier ; elle insiste même pour qu’on vende au besoin quelques morceaux de terre en temps utile (elle ne paraît pas très bien se rendre compte des difficultés), et cela la préoccupe tellement qu’elle aurait voulu que je vous écrive immédiatement pendant qu’elle était là, afin de mettre elle-même la lettre à la poste pour plus de sûreté ! Elle dit que, de toute façon, il faudrait qu’elle soit fixée environ 3 mois à l’avance, pour pouvoir prendre d’autres dispositions si ce n’était pas possible… Assurément, je voudrais bien pouvoir lui rendre encore service, et, surtout à cause de son âge, il est fâcheux de la contrarier ; mais il ne faudrait tout de même pas que ce soit à mon détriment, puisque maintenant M. Madero (dont je ne lui ai d’ailleurs jamais parlé) peut avoir pour tout cela une utilisation qui sera beaucoup plus avantageuse pour moi à plus d’un point de vue. Il faudrait donc que vous puissiez m’envoyer sans trop tarder, sur une feuille séparée, une lettre me disant que vous ne prévoyez pas qu’il vous soit possible d’avoir d’ici là de telles disponibilités ; vous pourriez peut-être dire que vous comptez en avoir la moitié s’il le fallait, car il serait tout de même par trop incroyable qu’il n’y ait rien du tout, et on pourrait à la rigueur lui réserver cela s’il le fallait absolument, mais ce serait en tout cas un maximum ; il est désagréable d’être obligé d’agir ainsi, mais je pense que vous en comprendrez très bien la raison. J’ajoute que, si je me trouvais obligé, par suite de nouvelles insistances (car il vaut mieux tout prévoir) de vous écrire dans un sens différent de ce que je viens de vous dire, vous saurez dès maintenant qu’il n’y aurait aucun compte à en tenir.
J’avais su que Vâlsan avait été passer quelques jours chez vous, par Allar qui était allé à Paris juste à ce moment-là et qui par conséquent n’avait pas pu le rencontrer. Allar a fait un nouveau voyage à Paris il y a une quinzaine de jours (c’est alors qu’il a eu chez Rouhier les épreuves du “Symbolisme de la Croix”) ; il l’a bien trouvé cette fois, naturellement, et il a aussi vu chez lui Burckhardt ; je savais que celui-ci devait aller ces temps-ci en Angleterre, et je suppose d’après cela qu’il a dû s’arrêter à Paris à l’aller ou au retour.
On m’avait déjà communiqué par ailleurs le compte rendu de “Témoignages” ; j’en ai même envoyé dernièrement la copie à Vâlsan, en lui demandant de la transmettre à Frithjof Schuon au cas où celui-ci n’en aurait pas eu connaissance. Le ton assez équivoque de ce compte rendu ne m’étonne pas de la part de Masson-Oursel, qui a toujours cherché à tout ménager et à ne pas se compromettre, mais ce que je trouve plus significatif, c’est la note de la rédaction qui a été placée en tête, et qui ne confirme que trop bien l’impression que j’avais sur les tendances fortement antiorientales de ce milieu. – Je n’ai pas entendu parler du recueil intitulé “Maria” ; par contre, j’ai reçu il y a quelques jours un nouveau livre du P. Abdel-Jalîl, “Aspects intérieurs de l’Islam”, que je n’ai d’ailleurs pas encore eu le temps de lire.
Pour ce qui est de la coupure de journal que Vâlsan vous a chargé de m’envoyer, quelques correspondants m’ont déjà parlé de cette histoire de découverte de manuscrits, mais la vérité est qu’autrement je ne sais absolument rien à ce sujet ; ici tout ce qui est fouilles ou recherches archéologiques est en quelque sorte un monopole du monde européen, de sorte que, pour être renseigné là-dessus, il faudrait inévitablement entrer en relations avec celui-ci, et vous savez que c’est là une chose que j’ai toujours soigneusement évitée… Il serait à souhaiter que cette découverte se confirme et qu’elle soit réellement ce qu’on prétend, car cela pourrait peut-être contribuer à éclaircir un peu certaines questions fort obscures.
Je vois par ce que vous me dites que Vâlsan a maintenant terminé ce travail dont il m’avait parlé, et j’espère donc le recevoir d’ici peu ; il est tout à fait d’accord avec moi sur le fond de la question, mais il a eu la possibilité, que je n’avais pas, de faire des recherches qui lui auront permis de mettre plus complètement les choses au point. Ce que Vâlsan vous a dit au téléphone ne me surprend guère, car, malgré la bonne volonté dont Frithjof Schuon a fait preuve pour apporter certaines modifications et suppressions à la suite de mes articles, à ce qui s’y rapportait dans son livre, j’ai bien aussi l’impression que, en Suisse, on n’aime pas beaucoup à parler de ce sujet ; dans les lettres que j’ai reçues des uns et des autres à propos des récents incidents que vous connaissez, il n’y a pas été fait la moindre allusion ; et pourtant, comme vous le dites, c’est bien uniquement d’une question de vérité qu’il s’agit en tout cela…
J’ai été tout aussi étonné que vous de la défection de Meyer et de son voyage soudain, et je crois bien que tout le monde l’a été ; comme il m’a écrit de l’Inde, je ne lui ai pas caché en lui répondant, que j’estimais son changement d’orientation tout à fait irrégulier, et même à plusieurs points de vue. Cela n’empêche pas que je trouve toutes vos réflexions parfaitement justes ; il est bien probable que Levy n’en serait pas venu si facilement à ses fins si Meyer n’avait pas eu ce qu’il appelle des “difficultés”, sur lesquelles il a d’ailleurs eu le tort de ne jamais s’expliquer franchement avec personne. Vous savez sans doute que je me suis toujours abstenu autant que possible d’intervenir en toute sorte de circonstances, et que, chaque fois que j’ai dû compter quelque chose de plus ou moins déplaisant, tant pour moi-même qu’à un point de vue plus général, j’ai trouvé préférable de faire comme si je ne m’en apercevais pas ; c’est du reste ce que j’avais fait encore pour les “Mystère christiques”, jusqu’au moment où je me suis rendu compte de l’effet qu’ils avaient produit sur de trop nombreux lecteurs et qui réellement ne me permettait pas de continuer à garder plus longtemps le silence ; la note qui m’attribuait des intentions que je n’avais jamais eues (et pour laquelle, bien entendu, je n’avais pas été consulté davantage que je ne l’ai été pour tout le reste) avait même été interprétée par certains comme indiquant que j’avais complètement changé d’avis sur la question du caractère du Christianisme ! Si déplorable que soit ce qui est arrivé pour Meyer et C. (et je le déplore d’autant plus que cela a pour effet de les rattacher à un milieu qui m’est particulièrement hostile, puisque Levy se propose de faire paraître un livre entièrement dirigé contre moi), il me semble que cela devra du moins amener un certain “rapprochement”, et j’espère aussi, d’autre part, que la déconvenue éprouvée au sujet de la prétendue initiation chrétienne engagera à se montrer plus prudent à l’avenir… Mais, en ce qui concerne l’influence du milieu suisse d’une façon générale, vous avez sûrement raison ; la distance qui sépare Lausanne de Paris est évidemment bien fâcheuse à et égard.
Bien cordialement à vous
René Guénon
Каир, 22 апреля 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)