Le Caire, 5 novembre 1949
Cher Monsieur et ami,
Votre lettre du 1er septembre a été encore plus longtemps que les précédentes à me parvenir, ce que je ne peux pas m’expliquer, puisque cette fois vous avez bien mis l’adresse exactement suivant mes indications. Cependant, il y a tout de même à peu près un mois que je l’ai reçue ; j’espère que vous voudrez bien excuser mon retard à vous répondre, surtout quand vous saurez ce qui en a été la principale raison : la naissance d’un fils, événement dont nous sommes d’autant plus heureux que, comme vous le savez, nous n’avions encore que des filles. Tout s’est très bien passé, mais après cela, sans doute par suite du manque de sommeil et des allées et venues continuelles de visiteurs, chose inévitable ici pendant toute la première semaine, j’ai été pris d’une telle fatigue que je suis resté quelque temps sans pouvoir faire quoi que ce soit. Naturellement, cela m’a mis en retard pour tout, et surtout pour ma correspondance ; comme j’ai encore été obligé d’interrompre celle-ci depuis lors pour la préparation de mes articles et pour quelques questions urgentes concernant les traductions de mes livres, je ne suis pas encore arrivé à en sortir !
À l’instant même, et alors que justement je me disposais à vous écrire enfin, je reçois à la fois vos 2 lettres des 17 et 29 octobre ; pour celles-là, il n’y a en somme rien à redire, et même la dernière est venue remarquablement vite.
J’ai été bien péniblement surpris par la nouvelle de la mort de Mme
Lesueur, à laquelle j’étais loin de m’attendre, malgré ce que vous m’aviez dit précédemment de l’opération qu’elle avait subie à l’œil ; je n’ai rien reçu jusqu’ici de Mme
Sauvage.
Il faut, avant tout, que je vous remercie vivement pour votre nouvelle visite à Blois et pour tout ce que vous avez bien voulu y faire, notamment pour le déménagement des objets qui a dû vous donner beaucoup de mal. Puisque tout cela a pu tenir dans la mansarde, c’est très bien ainsi ; cela fait donc une chambre libre en plus, et je pense qu’on n’oubliera pas d’en tenir compte pour fixer le prix de la nouvelle location. – Merci aussi pour les photographies jointes à votre lettre ; j’ai été un peu étonné par l’aspect du jardin, qui fait l’effet de quelque chose qui serait revenu à un état presque inculte ; en est-il réellement ainsi, ou est-ce seulement une impression que donne la photographie ?
Puisque Mme
Sauvage serait désireuse qu’on lui prête une des armoires, non seulement je n’y vois aucun inconvénient, mais c’est même avec grand plaisir que j’y consens ; je vous prierai donc de lui faire savoir qu’elle pourra la prendre quand elle voudra. – Ce qui m’a étonné c’est que toute la vaisselle et surtout le linge soit encore là, car je croyais bien que tout cela avait été vendu avec la plus grande partie du mobilier (c’est-à-dire tous les meubles non anciens) quand on a loué la maison ; c’est Mme
Sauvage qui s’était occupée de cette vente avec Humery, et, à vrai dire, je n’ai jamais pu savoir ce qu’ils avaient fait exactement. Ce doit être aussi Mme
Sauvage qui a rempli la malle d’osier dont vous parlez, et je me souviens très bien de l’avoir laissée vide ; je serais donc tout à fait incapable de vous dire ce qu’elle contient ; si vous n’avez pas trouvé de fourrures d’un autre côté, je crains bien qu’il n’y en ait dans cette malle et qu’elles ne soient maintenant complètement détériorées. – Les cailloux dont vous parlez sont des fossiles, poteries gallo-romaines, etc., recueillies en partie par mon père et en partie par moi quand j’étais jeune ; je ne sais pas du tout ce qu’il sera possible d’en faire par la suite, mais on ne peut tout de même pas jeter tout cela… – Quant aux plans, devis, etc., ils proviennent bien pour la plus grande partie, comme vous l’avez pensé, des travaux de mon père ; évidemment, cela, comme sans doute bien d’autres choses encore, a seulement une valeur de souvenir.
Je me doute bien que les livres de classe ne doivent plus guère être utilisables, et je me demande si on pourrait trouver à s’en défaire pour un prix si minimum que ce soit ; il me semble qu’il doit y avoir aussi une certaine quantité de missels, livres de prières, etc., dont je ne demanderais qu’à me défaire également s’ils pouvaient trouver acquéreur. Quant aux autres livres de toute sorte, je préfère naturellement les garder, et j’avais toujours eu l’espoir de me les faire envoyer ici un jour ou l’autre. Les dictionnaires m’ont même souvent fait défaut, si bien que j’ai toujours regretté qu’ils aient été à Blois au lieu d’être à Paris, car alors je les aurais eus avec tous les autres livres qui s’y trouvaient. – En ce qui concerne les revues, je vous ai déjà parlé de l’“Illustration” ; je ne me souviens plus du tout de la “Mode illustrée”, mais il va de soi que ce serait à vendre également, ainsi que les journaux illustrés pour enfants s’il y en a aussi comme je le crois. – Pour la “Gnose”, ce que vous avez vu est bien de la 3e année ; le prix indiqué par Chacornac me paraît bien bas comme à vous, étant donné qu’il s’agit d’une publication devenue introuvable depuis longtemps ; en tout cas, les collections en grand papier (il doit y en avoir 2 ou 3, je ne sais plus au juste) valent certainement beaucoup plus que cela. – La collection de “Regnabit” serait aussi à vendre, car j’en ai une ici, et même, en outre, des n os en double qui ne font déjà que m’embarrasser. Cela me fait penser, incidemment, que je ne sais pas comment je pourrais bien tirer parti d’une certaine quantité de livres que j’ai en double ; auriez-vous quelque idée là-dessus ? – À propos de “Regnabit”, n’oubliez pas de me reparler de ce que vous me dites pour l’“idée du centre” et les développements qu’en avait tirés M. Devîmes, car cela m’intéressera sûrement.
À part cela, pour toutes les choses qui sont restées à Blois, et plus particulièrement pour celles qui ont une valeur de souvenir comme je le disais tout à l’heure (c’est d’ailleurs en réalité le cas de la plupart), je dois dire franchement qu’il me serait très pénible d’avoir à prendre une décision en quelque sorte irrémédiable. Maintenant surtout que j’ai des enfants, j’estime que c’est à eux qu’il appartiendra, quand ils seront grands, de disposer de tout cela comme ils le jugeront à propos. Ma femme aurait même voulu qu’on garde la maison de la rue du Foix, pensant que peut-être, si les conditions redevenaient plus tard meilleures qu’elles ne le sont actuellement, ils pourraient y aller passer quelque temps pendant l’été comme beaucoup de gens d’ici le faisaient autrefois ; à vrai dire, cela me paraît bien douteux, mais enfin on ne sait jamais…
Je suis tout étonné que Deladrière ait l’espoir d’obtenir un poste ici, alors que Michon, qui était presque sur place, n’a jamais pu y réussir et a dû finalement y renoncer… Bien entendu, si cela se réalise, vous pourrez très bien lui remettre des papiers ou autres affaires pour moi s’il veut bien s’en charger. Seulement, je vous prierai très instamment, jusqu’à nouvel ordre, de ne pas m’envoyer de photographies, de cette façon ou d’une autre, et cela pour une raison bien simple : cela m’amènerait chez moi des demandes d’explications à n’en plus finir sur les personnes y figurant, ce qui est d’ailleurs tout naturel, mais ce qui serait pour moi la cause d’une grande fatigue et aussi d’une grande perte de temps. Avec tout ce que j’ai à faire, il faut avoir soin d’éviter toute complication qui n’est pas indispensable ; songez que je vois déjà arriver le moment où je ne pourrai même plus suffire à la correspondance, celle-ci augmentant constamment dans des proportions incroyables ! – En fait de photographies, il y en a une seule que je voudrais avoir : c’est une grand photographie de moi, de chez Martinie, semblable à celle que Rouhier expose si fâcheusement dans son magasin. Ma femme, qui en a vu la reproduction réduite dans “Vient de paraître” la trouve très bien et serait désireuse de l’avoir ; comme celle qui était à Blois me paraissait difficile à retrouver parmi tant de choses, j’avais prié Allar de voir, à un de ses voyages à Paris, s’il ne serait pas possible d’en obtenir un autre exemplaire chez Martinie, mais il semble bien qu’il n’a jamais pu trouver jusqu’ici le temps de s’en occuper, ce qui n’a d’ailleurs rien d’étonnant. Si elle se trouvait parmi ce que vous avez rapporté de Blois, cela simplifierait donc beaucoup les choses ; au cas où il y aurait à l’envoyer par la poste, je vous prierais naturellement de la recommander et aussi de l’emballer de façon à ce qu’elle ne risque pas de se détériorer en route ; mais il vaudrait encore beaucoup mieux trouver quelqu’un qui se charge de l’apporter.
Mme de S t
Point est venue nous voir une huitaine de jours après son retour ici, et elle m’a parlé de ce qu’elle vous avait renvoyé ; nous ne l’avons pas revue depuis lors, mais, à la première occasion, je ne manquerai pas de lui dire que cet envoi vous est bien parvenu. – Quant à la somme qui vous a été envoyée par Allar, je me souviens en effet qu’il m’en avait parlé il y a assez longtemps (ce doit être l’année dernière), mais je n’arrive pas à retrouver cela ni à me rappeler d’où cette somme provenait ; ayant eu à lui écrire ces jours derniers, je lui ai d’ailleurs demandé de me redire de quoi il s’agit au juste. – Pour Chacornac, cela correspond bien à ce qu’il avait à mon compte et au dernier règlement fait avec Maridort pour les droits de la “Grande Triade”.
J’ai reçu il y a quelques jours une lettre de M. Gaudineau ; vous en trouverez ci-joint une copie que j’avais faite toute de suite pour vous l’envoyer. Je me souviens bien d’un ébéniste d’un certain âge quand j’étais encore enfant, il est probable qu’il s’agit de son fils qui a dû prendre la suite de ses affaires. Je suppose que ce doit être le remplaçant dont avait parlé M. Rocher ; Mme
Sauvage, de son côté, ne vous en a-t-elle rien dit quand vous l’avez vu, puisque c’est d’elle surtout qu’il se recommande ? J’ai un peu l’impression que, s’il insiste sur les réparations qu’il prendrait à sa charge, c’est avec l’intention d’en profiter pour faire diminuer le prix de vente éventuel ; d’autre part, j’ignorais tout à fait jusqu’ici l’existence des diverses installations faites par M. Rocher. Puisque M e
Perruchot vous a écrit à son sujet, je vais lui répondre tout simplement en lui donnant votre adresse pour qu’il puisse vous écrire le cas échéant, et en lui disant que, pour éviter les délais de correspondance, il devra s’entendre avec vous et M e
Perruchot. S’il accepte un bail de 3 ans seulement, cela ne présent assurément aucune inconvénient, mais je crains, d’après ce qu’il m’a écrit, qu’il ne s’en contente pas et qu’il veuille un engagement de plus longue durée, ce qui serait ennuyeux. Quant au prix du loyer, je ne comprends pas du tout ce que peut vouloir dire la “surface corrigée”, expression qui m’est complètement inconnue ; il faudrait en tout cas, pour la raison dont je parlais plus haut, qu’il soit quelque peu supérieur à celui que payait M. Rocher.
Pour ce qui est de la lettre que vous avez reçue de l’agence Guilpin, mon impression est bien la même que la vôtre, c’est-à-dire qu’il ne s’agissait pas d’une proposition sérieuse, mais de je ne sais trop quelle combinaison ayant sûrement un but intéressé ; qui sait même si le client existait réellement ou si ce n’est pas plutôt une manœuvre tentée par l’agence elle-même pour son propre compte ? – Je vous remercie des autres renseignements concernant les prix, etc., que vous me donnez à ce propos ; je ne suis nullement surpris qu’en ce moment ce soit surtout l’argent qui fait défaut à bien des gens qui voudraient acquérir des immeubles. Quant aux locataires qu’on ne peut pas obliger à partir, même dans le cas où le propriétaire lui-même voudrait venir habiter à leur place, la situation est exactement la même ici sous ce rapport…
M. Madero, ministre d’Argentine ici, vient d’être nommé ambassadeur à Paris, et il rejoindra probablement son nouveau poste d’ici 2 ou 3 mois ; comme il m’offre de s’occuper de ce qui pourrait m’être utile quand il sera en France, je vais lui donner notamment votre adresse, et vous pourrez examiner avec lui différentes questions pour lesquelles il se peut qu’il trouve une solution plus facilement que quelqu’un d’autre. C’est un ami de J.-A. Cuttat, et, ayant été en Suisse il y a quelques années, il y a fait aussi la connaissance de tous nos autres amis ; en ce moment, il a entrepris de traduire “L’Homme et son devenir” en espagnol (il n’y a jusqu’ici que l’“Introduction générale” qui l’a été et qui a paru à Buenos Aires pendant la guerre, alors que Cuttat y était encore).
J’allais oublier de vous parler de la B. N. C. I. ; je crois qu’il n’y a rien d’autre à faire que de verser la somme réclamée, et de convenir, comme on le propose, de ne plus faire d’arrêtés de compte par la suite ; mais que de complications pour une si petite affaire !
Les nouvelles concernant le sieur Frank-Duquesne continuent à être tout à fait satisfaisantes pour nous : la rupture entre lui et les “Cahiers du Symbolisme Chrétien” est maintenant chose faite ; on ne savait trop comment se débarrasser de lui, car tout le monde a peur de sa langue de vipère, mais, se sachant désapprouvé de ce côté, il a pris les devants et a adressé au directeur une longue lettre se terminant par un torrent d’injures ; comme il demandait qu’on lui retourne ses manuscrits, on s’est empressé de le faire, heureux encore d’en être quitte sans plus de dommage. M. Lallemand a tenu cette fois à m’en informer lui-même (il avait remis sa lettre à Allar qui me l’a envoyée la dernière fois qu’il m’a écrit) ; il avait d’ailleurs déjà déclaré, avant cela, qu’il ne voulait pas que son nom figure à côté de celui de ce singulier personnage dans les sommaires de la revue. D’autre part, il paraît qu’on commence à se préoccuper sérieusement du cas dudit Frank-Duquesne à l’archevêché de Malines, où du reste on ne l’a jamais eu qu’en fort médiocre estime ; depuis qu’il s’est fait catholique, il a déjà été renvoyé de plusieurs Ordres religieux dans lesquels il a essayé d’entrer ; naturellement, c’est sa grossièreté qui finit toujours par le faire chasser de partout. J’ai aussi appris dernièrement que Paul Claudel, ayant eu connaissance de toute cette affaire, regrette fort d’avoir préfacé son livre ; il ne lui restera sans doute bientôt plus aucun autre ami que Vulliaud !
Ce pauvre P. Bruno me paraît être d’une prodigieuse naïveté et même manquer quelque peu de jugement (il le faut pour accueillir des choses telles que la psychanalyse), et c’est probablement là son plus grand défaut ; je crois que l’entretien que vous avez eu avec lui n’a guère dû vous donner envie de continuer les relations. La plus grande partie de ce qu’il vous a dit vient évidemment d’O. L., tant pour l’opinion des milieux officiels que pour la prétendue mise à l’Index ; pour ce qui est du P. Daniélou cité comme autre “spécialiste”, il a donné la mesure de sa compréhension dans l’article des “Études” que vous m’avez envoyé en son temps. Quant au Swâmî S., le P. Bruno ne semble pas se douter que c’est en réalité celui-ci qui est “hérétique” par rapport à la tradition hindoue ; je n’ai certes jamais “prétendu exposer” les idées spéciales de la “Râmakrishna Mission”, bien loin de là, et même un des griefs du Swâmâ contre moi est précisément d’avoir parlé de Vivîkânanda en termes défavorables… Si le P. Bruno vient faire des conférences ici, il est bien douteux que j’en entende parler, car cela se passe naturellement dans les milieux européens, avec lesquels, comme vous le savez, je n’ai pas la moindre relation. – Un livre mis à l’Index n’a jamais été considéré comme “condamné” pour cela ; cette mesure a simplement pour but d’avertir qu’il s’agit d’un livre qui, pour une raison ou pour une autre, ne doit être lu qu’avec précaution et ne peut pas être mis entre les mains de tout le monde indistinctement, et des auteurs fort catholiques figurent à l’Index ; d’ailleurs, il va de soi que la liste en est facilement accessible, car autrement comment les gens pourraient-ils savoir qu’ils doivent s’abstenir de lire tel ou tel livre sans une autorisation spéciale ?
L’article de “Témoignage Chrétien” joint à votre lettre du 1er septembre me paraît bien se rapporter à une initiation venant du groupe des Jésuites à tendances évolutionnistes et modernisantes ; ce n’est pas cela qui pourra remédier à l’insuffisance doctrinale actuelle, car, si je comprends bien, il s’agit surtout d’un accommodement aux conceptions de la science moderne, ce qui assurément n’a rien à voir avec la doctrine ; il faut croire décidément que les mots n’ont pas le même sens pour tout le monde !
Je n’ai que le 1er volume de l’ouvrage du D r
Chauvet, ce qui ne suffit pas pour s’en faire une idée très nette ; d’après ce qu’on m’en a dit de divers côtés, il s’y trouve des choses intéressantes mais aussi bien des interprétations fantaisistes, comme chez S t
Yves d’Alveydre lui-même ; si vous le connaissez en entier, je serai content que vous m’en parliez et que vous me disiez ce que vous en pensez vous-même.
Je n’ai pas entendu parler jusqu’ici, sauf par vous, de la découverte récente d’un apocryphe de S t
Jean ; ce que je sais par ailleurs et qui rend cette histoire un peu étonnante, c’est que la maison d’édition Hoepli, dont il est question à ce propos, a subi, du fait de la guerre, des dommages si graves qu’elle n’a pas encore pu reprendre son activité. Si je suis sûr de cela, c’est parce que c’est cette maison qui a édité la traduction italienne de la “Crise du Monde moderne”, qui est épuisée, et que, pour cette raison, il ne peut pas être question de la rééditer actuellement.
L’absence de Faroul n’a pas empêché le voyage de Maridort au Maroc d’avoir tout le résultat qu’il en espérait ; comme il est très attaché à l’Islam, il est bien compréhensible qu’il ait tenu à être reçu dans une tarîqah
. À Lausanne, il y a toujours eu contre lui une sorte d’hostilité que je ne m’explique pas très bien, étant donné surtout qu’on y a par contre reçu si facilement bien des gens dont on n’a guère eu à se louer par la suite ; en tout cas, il aurait été inadmissible que cela l’empêche de chercher un rattachement par ailleurs, et du reste personne ne l’a jamais prétendu. Il n’y a là rien qui doive s’interpréter dans le sens que vous avez envisagé ; il n’y a pas la moindre incompatibilité entre une initiation islamique et l’initiation maçonnique, et, en fait, ceux qui ont reçu l’une et l’autre, ici notamment, sont bien loin d’être une exception…
Pour “Christianisme et initiation”, je dois dire que je n’avais guère envie de traiter ce sujet, et que je ne m’y suis décidé que parce que des lettres de nombreux correspondants m’ont montré la nécessité de dissiper certaines équivoques qui se sont produites je ne sais trop comment. Cela prend d’ailleurs plus d’extension que je ne le prévoyais en commençant, de sorte que je ne pourrai terminer que dans le nº de décembre ; Il vaudra sans doute mieux attendre que vous ayez pris connaissance du tout pour revenir sur les questions soulevées dans votre lettre du 1er septembre. Ce que je puis cependant vous dire pour le moment, c’est que, malheureusement (car je comprends très bien quels avantages cela présenterait pour la plupart de ceux qui vivent en Europe), la “nouvelle perspective” dont vous parliez me paraît bien ne s’ouvrir que sur une véritable impasse. En effet, en fait d’initiation spécifiquement chrétienne qui soit réellement accessible actuellement encore, il semble bien ne pas y en avoir d’autre que la voie hésychiaste ; or celle-ci appartient en propre à l’Église d’Orient, et je ne vois pas bien comment elle pourrait convenir à des personnes appartenant à l’Église latine. En tout cas, elle implique nécessairement la transmission régulière de certaines formules, tout à fait comparable à celle des mantras dans la tradition hindoue ; sans cette transmission, on ne peut évidemment parler d’initiation en aucune façon, et alors l’usage de ces formules n’a qu’exactement la même valeur que celui de prières quelconques, ne pouvant dans ces conditions, tout comme celles-ci, produire des effets que dans l’ordre exotérique. J’ajoute encore que là comme ailleurs, la transmission ne peut naturellement être opérée que par quelqu’un qui l’a lui-même reçue régulièrement ; cela ne serait peut-être pas impossible à trouver s’il y avait lieu, mais il n’en a nullement été question jusqu’ici. Je viens d’ailleurs de recevoir une lettre de Frithjof Schuon, écrite après la lecture de mon 1er article, à la suite duquel il envisage de modifier quelques passages de ses “Mystères christiques” ; il paraît bien n’avoir jamais eu à cet égard les prétentions que certains lui ont attribuées, et n’avoir jamais pensé que les conseils qu’il peut donner à des catholiques représentent l’équivalent ou le substitut d’une initiation quelconque. Je crois donc, d’après cela, que quelques-uns se sont tout simplement illusionnés et ont encore exagéré et déformé les choses comme on a déjà eu à le constater en plusieurs autres circonstances.
Merci encore de toute la peine que vous voulez bien prendre pour vous occuper de mes affaires, et bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 8 марта 1950 г.
(перевод на русский язык отсутствует)