Le Caire, 7 août 1949
Cher Monsieur et ami,
Votre lettre du 30 juin a été assez longtemps à me parvenir, mais il y a tout de même une quinzaine de jours que je l’ai reçue, et je m’excuse de n’avoir pas pu y répondre plus tôt. Comme vous pouvez le penser, on n’arrive pas à faire grand’chose en Ramadân, surtout quand cela tombe en cette saison où les nuits sont si courtes, et ensuite, pendant les jours de l’Aïd, on est continuellement dérangé par des visiteurs, de sorte que je suis très en retard pour tout en ce moment.
J’ai été content de savoir que Mme de S t
Point avait bien trouvé tout en ordre à Marseille, d’autant plus qu’elle a toujours une malchance incroyable : pendant son voyage, on lui a volé plusieurs objets indispensables, parmi lesquels ses lunettes !
Pour la B. N. C. I., je vois qu’il n’y a évidemment rien à faire jusqu’à nouvel ordre ; si on était sûr que ces titres ne vaudront jamais rien ou à peu près, ce serait à les abandonner purement et simplement… J’ignorais que le Bon des Arts Décoratifs pouvait encore présenter un intérêt quelconque ; vous trouverez ci-joint un mot dans le sens que vous m’indiquez, et je pense que ce sera bien ainsi ; ce sera toujours au moins une petite chose d’arrangée.
Je ne pensais pas que vous aviez pu aller à Blois dernièrement ; Je vous remercie bien vivement d’avoir encore bien voulu vous occuper de tout cela. J’ignorais tout à fait la maladie de Mme
Lesueur, n’ayant pas eu de ses nouvelles depuis le début de l’année ; qu’a-t-elle donc eu à l’œil ?
Pour les maisons, il faut espérer qu’on arrivera tout de même bientôt à en finir avec les travaux en cours ; je ne comprends pas dans quelle maison s’est produit le feu de cheminée dont vous parlez, mais en tout cas c’est ennuyeux et il va de soi que, s’il y a réellement danger, il va falloir faire faire la réparation nécessaire ; mais naturellement il est bon de demander d’abord un devis à l’entrepreneur. Tous les immeubles sont assurés à la Société d’Assurances Mutuelles du Loir-et-Cher ; c’est le notaire qui a toujours payé régulièrement les quittances chaque année. – Espérons que M. Bounion et M. Perruchot se décideront tout de même bientôt l’un et l’autre à vous envoyer le relevé de leurs comptes et les fonds disponibles. – À propos de fonds, et pendant que j’y pense, il me semble que ce doit être à peu près l’époque où Gallimard fait son règlement annuel ; vous serez bien aimable d’y penser. Quant à Rouhier, je ne pense pas qu’il doive avoir grand’chose cette année, puisqu’il n’est encore arrivé à rééditer aucun nouveau volume ; je n’ai jamais pu savoir s’il s’était décidé à toucher les droits de la traduction italienne de l’“Introduction générale”, qui devaient lui être versés par l’Université de Bordeaux, et dont la moitié me revient. Enfin, quand vous aurez l’occasion d’aller à Paris, je vous prierai de vouloir bien passer chez Chacornac pour qu’il vous remette ce qu’il aura, y compris le montant des droits de la “Grande Triade” qu’il a reçu et que, paraît-il, il ne vous a pas envoyé.
Pour en revenir à Blois, je crois bien que, en ce qui concerne les terres dont les baux sont arrivés à expiration, il n’y a pas d’autre solution actuellement que de se résigner à les renouveler, naturellement pour la durée minima ; il est seulement regrettable que celle-ci soit maintenant de 9 ans, car il aurait été préférable de ne s’engager que pour moins longtemps si cela avait été possible. Il est certain que, en cas de vente pendant ce temps, il ne pourrait guère y avoir d’autres acquéreurs que les locataires eux-mêmes, mais je dois dire que c’est ce qui s’est déjà produit pour quelques petits morceaux que nous avons vendus autrefois. Dans tous les cas, il faut attendre qu’une occasion se présente ; cela peut venir aussi d’un voisin qui veut agrandir ses propres terres. Je croyais vous avoir déjà dit autrefois que, à Blois, il ne faut jamais faire de vente aux enchères, car il est en quelque sorte convenu que les gens en profitent toujours pour acheter à vil prix. – Ce que je trouve plus ennuyeux que la question des terres, c’est la possibilité que M. Rocher quitte la maison de la rue du Foix ; mais, si cela se confirme, il me semble tout de même qu’on devrait pouvoir trouver un autre locataire convenable sans trop de difficulté. Quant à la vente, ce que vous a dit M. Perruchot serait sans doute acceptable, mais la question est d’abord de savoir s’il se présenterait un amateur ; ensuite, comme vous le dites, tant qu’il ne sera pas possible de me faire parvenir les fonds, je risquerais fort d’en voir une partie s’évanouir entre temps, car il n’y aurait rien d’extraordinaire à ce que le franc perdre encore du peu de valeur qui lui reste… Il y a aussi une autre question à laquelle j’ai pensé ces temps-ci : d’après ce que je ne sais plus trop qui (peut-être A. Meyer ?) m’avait dit il y a déjà très longtemps, il pourrait être à craindre que, pour les ventes, on exige des formalités qu’il me serait absolument impossible de remplir ici ; il me semble pourtant que cela ne devrait pas être, puisque le notaire ou plutôt son 1er clerc a une procuration dont je me demande à quoi elle servirait en pareil cas ; mais il serait tout de même utile de s’assurer de ce qu’il en est exactement.
Je suis content de savoir que rien ne s’est détérioré dans le placard dont je vous avais parlé ; je ne sais pas très exactement ce qu’il y a dans tout cela, mais j’avais demandé expressément qu’on ne détruise aucun papier, parce que personne autre que moi ne peut se rendre compte de ce qu’il y a intérêt à garder. J’avais mis des journaux de côté à cause de certains articles, mais il m’est évidemment impossible maintenant de me rappeler de quoi il s’agissait. Pour les choses qui pourraient être à vendre, vous m’avez signalé une autre fois des collections de la “Gnose” (j’en ai naturellement une ici, ce qui est en somme suffisant) ; je vous avais parlé aussi d’une collection de l’“Illustration” 1924-19[?] fort encombrante et que je cèderais volontiers, et je pense qu’il doit y avoir des amateurs pour ces sortes de choses ; mais c’est peut-être à peu près tout, car je doute fort que les vieux livres de classe soient encore vendables. – Pour ce qui est des anciens actes notariés, la plupart était dans une grande boîte en bois qui a été déposée chez le notaire par Mme
Sauvage quand la maison a été louée ; ceux qui étaient en dehors de cette boîte et que vous avez trouvés ne doivent pas concerner les propriétés et ont plutôt un intérêt de curiosité (je me souviens qu’il y a aussi, parmi ces papiers, un brevet d’officier portant la signature de Louis XV). – Je regrette un peu que vous vous soyez embarrassé de tout cela, car je crains que cette caisse ne soit bien encombrante pour vous, et pourtant je vous prierai de vouloir bien l’“hospitaliser” jusqu’à nouvel ordre ; il ne faut pas songer à envoyer quoi que ce soit par la poste ou par colis postal, car, dans les conditions actuelles, tout envoi qui sort de l’ordinaire cause souvent des complications à n’en plus finir, et je tiens à éviter cela à tout prix. Il faut donc attendre une occasion, c’est-à-dire quelqu’un qui, venant ici, accepterait de se charger d’une chose ou d’une autre ; mais surtout je vous demanderai très instamment de ne pas en parler à Mme de S t
Point, car, du fait de son âge, de son état de santé et aussi de cette malchance dont je vous parlais tout à l’heure, tout prend maintenant pour elle les proportions d’un véritable drame…
Il y a bien des longtemps que je n’ai eu des nouvelles d’Allar, du moins directement ; j’ai su qu’il était enfin allé à Paris il y a une quinzaine de jours, mais pour 48 heures seulement et je crois qu’il a dû s’occuper du déménagement de ses livres qui étaient restés jusqu’ici à S t
Leu, de sorte que je me demande ce qu’il aura pu faire en si peu de temps pour les affaires des éditeurs.
L’histoire de que vous me racontez à propos de l’affaire Frank-Duquesne est vraiment bien extraordinaire, mais je ne peux plus m’étonner de rien de ce genre ; je vous remercie de m’en avoir informé, et je vous demanderai de ne pas oublier de me faire savoir la suite, car il serait toujours bon que je sois au courant de tout cela. Il y a bien longtemps que je connais l’hostilité d’O. Lacombe à mon égard, hostilité qui est même double en quelque sorte, puisqu’il appartient à la fois au groupe Maritain et au milieu des indianistes officiels ; je le soupçonne fort d’avoir été l’inspirateur d’une attaque saugrenue d’un autre orientaliste, L. Renou, à laquelle j’ai eu encore à répondre comme vous le verrez dans le prochain nº des “Études Traditionnelles”. Il est bien évident, comme vous le dites, que ledit Lacombe est de mauvaise foi, et il sait très bien qu’il est faux que mes livres aient été mis à l’Index ; il est vrai que ce n’est pas la faute de son ami Maritain, car celui-ci a fait tout ce qu’il a pu pour l’obtenir pendant qu’il était à Rome, mais il n’y a pas réussi, ce qui prouve que les véritables autorités ecclésiastiques ne sont pas là-dessus du même avis que ces gens-là… Cela n’empêche pas que l’hostilité de certains milieux ecclésiastiques n’est pas douteuse, et je viens encore d’apprendre à cet égard une autre histoire du même genre : j’ai reçu hier une lettre d’un abonné des “Études Traditionnelles”, capitaine aviateur, qui m’était complètement inconnu jusqu’ici ; il se plaint que, à la fin d’une retraite qu’il a faite dernièrement, un religieux lui a refusé l’absolution… parce qu’il n’a pas voulu prendre l’engagement de ne plus lire mes livres. Il paraît complètement désemparé, parce qu’il s’imagine qu’il ne peut plus recevoir les sacrements ; il doit être assez ignorant au point de vue religieux, car il croit qu’une absolution qu’il recevrait d’un prêtre quelconque ne serait pas valable dès lors que d’autres prêtres refusent de la lui donner ! Je ne vais pas manquer, en lui répondant, de lui citer, naturellement sans nommer personne, ce que vous a dit le directeur du grand séminaire.
Je crois que nous n’en avons malheureusement pas fini en ce moment avec les attaques venant de tous les côtés : il paraît qu’un certain D r
Bertholet, de Lausanne, occultiste et représentant d’une des nombreuses organisations pseudo-rosicruciennes d’Amérique (je crois que ce doit être l’A.M.O.R.C) aurait un projet de livre du même genre que celui de Frank-Duquesne. En attendant, Ph. Encausse, dans un volume sur son père qu’il vient de faire paraître, a éprouvé le besoin de glisser plusieurs passages volumineux à mon adresse.
Pour ce qui est du sieur Frank-Duquesne, j’apprends que son factum a eu des effets désastreux… pour lui : tous ceux qu’ils considéraient comme “ses amis” en sont indignés et ne souhaitent que de se débarrasser de lui à la première occasion. Chose bien significative à cet égard, je viens de recevoir 2 nouveaux volumes des “Études Carmélitaines”, avec “hommage du Père Bruno” ; celui-ci n’y avait jamais mis aucune mention précédemment, et je comprends qu’il a voulu me montrer par là qu’il ne se solidarise aucunement avec son étrange collaborateur !
Merci encore, et bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 30 декабря 1949 г.
(перевод на русский язык отсутствует)