Le Caire, 15 mai 1949
Cher Monsieur et ami,
J’ai reçu avant-hier votre lettre du 3 mai ; merci beaucoup pour les différentes commissions dont vous avez eu l’amabilité de vous charger. – Je regrette bien de voir que vous avez été si sérieusement souffrant et que vous vous en ressentez même encore ; il faudrait que vous évitiez autant que possible la fatigue ; je souhaite vivement que bientôt vous soyez tout à fait remis et qu’il ne vous reste plus aucune trace de tout cela.
Nous avons eu ce matin la visite de Mme de S t
Point ; sa santé n’est malheureusement toujours pas très bonne non plus, et elle a beaucoup maigri en ces derniers temps ; il faut espérer que son prochain séjour en Europe lui fera du bien (elle doit partir le 4 juin). – L’hiver, ici, a été extraordinairement long et froid ; enfin, quant à nous, nous en avons été quittes pour quelques rhumes.
Maridort m’avait dit qu’Allar devait passer par Amiens au retour de son voyage à Paris, mais lui-même, dans une lettre écrite peu après, ne m’en a pas parlé ; sans doute l’aura-t-il oublié en se pressant, car cette lettre était assez courte, et je n’en ai pas reçu d’autre de lui depuis lors. Il disait qu’il pensait pouvoir retourner à Paris assez prochainement et avoir cette fois un peu plus de temps disponible ; mais il est évident que son emploi ne lui laisse pas beaucoup de liberté et que les congés qu’il peut avoir sont à peine suffisants pour s’occuper des différentes affaires d’éditions et autres qui sont en cours à Paris.
Dans sa dernière lettre, Maridort me dit qu’il a demandé à Chacornac de vous verser 12.000 fr. sur les droits de la “Grande Triade” ; il paraît qu’il en a tout de même vendu maintenant plus de 400 exemplaires, alors que, d’après ses plaintes, j’aurais cru que c’était beaucoup moins. – À propos de Chacornac, il a fini par envoyer l’“Ésotérisme de Dante” à l’impression, avec 3 mois de retard sur ce qu’il m’avait promis ; le “Roi du Monde” doit venir ensuite, mais qui sait quand tout cela sera terminé ? Clavelle suppose que c’est à cause des manques de fonds disponibles qu’il traîne ainsi, et c’est assez probable en effet.
Je vous remercie pour les renseignements concernant la B. N. C. I. ; il est bien certain que ce compte ne fait que des frais sans aucune utilité, et d’ailleurs j’ai toute sorte de raisons pour ne pas garder de valeurs s’il est possible de s’en débarrasser ; si tout ou partie n’est pas vendable, le mieux serait assurément que vous les retiriez et que vous les gardiez chez vous tant qu’on n’en pourra rien faire. Seulement, avant d’essayer de faire vendre par la B. N. C. I., il faudrait que vous m’expliquiez tout d’abord comment doit s’entendre exactement ce que vous dites, que les fonds ne pourraient être touchés que par moi personnellement ; il y a là en effet une impossibilité évidente, puisqu’on ne peut pas envoyer actuellement d’argent de France ici ; faut-il donc comprendre que lesdits fonds devraient rester en dépôt à la banque ? S’il en était ainsi, cela n’avancerait pas à grand’chose, mais peut-être cela aurait-il du moins l’avantage d’éviter la continuation des frais inutiles ; en tout cas, j’espère que vous pourrez me donner la prochaine fois des précisions sur ce point.
Je suis content de savoir que rien ne manquait dans votre envoi des livres ; il n’y a eu ni difficultés ni frais pour retirer le paquet, non plus d’ailleurs que tous ceux qui me sont envoyés dans les mêmes conditions. À la suite de tout ce qui s’est perdu il y a quelques mois, Chacornac lui-même a fini, non sans peine, par comprendre qu’il était imprudent d’envoyer quoi que ce soit sans le recommander.
J’ai été assez étonné de la brochure de J.-M. Abdel-Jalîl, car on n’y trouve pas du tout l’hostilité qui est habituelle aux “convertis”. Les articles de la revue “Rythmes du Monde” ne paraissent pas hostiles non plus, mais, de ce côté, la présence de Massignon incite à se méfier, car on ne sait jamais trop ce qu’il peut avoir derrière la tête…
Pour ce qui est du P. Daniélou, j’ai bien remarqué en effet ce que vous me signalez dans le dernier chapitre de ses “Entretiens”, mais au fond cela revient exactement au même que ce qu’il dit dans son article des “Études” ; vous verrez le compte rendu de celui-ci dans le nº de juin. – Vous y verrez aussi des échantillons de la prose du sieur Frank-Duquesne avec ma réponse ; d’après ce que m’a dit Allar, il paraît que cet individu se propose maintenant d’écrire tout un livre contre moi ! Il semble d’ailleurs qu’il faille s’attendre à une série d’attaques dont ce ne serait que le début, car nous remarquons en ce moment tout un ensemble de “coïncidences” assez significatives, ainsi qu’il arrive presque toujours en pareil cas ; le plus ennuyeux est que cela fait perdre bien du temps, et aussi, dans la revue, de la place qui pourrait être mieux employée à autre chose…
Je croyais que vous connaissiez depuis longtemps le livre d’Ambelain sur le Martinisme ; mais savez-vous que, l’année dernière, il a fait paraître en brochure une conférence sur le même sujet, dans laquelle il rétracte une bonne partie de ce qu’il avait écrit dans ce livre, et qu’il a fait précéder d’un avant-propos qui, chose inattendue, est fait à peu près entièrement de citations des “Aperçus sur l’Initiation” ? Il semble qu’entre temps, à la suite de certains incidents et notamment de la démission de J. Chaboseau, il soit revenu de bien des illusions et se soit rendu compte de la nullité initiatique des divers “Ordres Martinistes” concurrents, aussi bien que de la parfaite irrégularité des grades maçonniques que feu Lagrèze lui avait conférés de sa propre autorité (je pense que vous aurez compris qu’“Aurifer” n’est autre qu’Ambelain lui-même). Seulement, avec lui comme avec tous les gens du même milieu, on peut toujours se demander quelles sont leurs véritables intentions ; il n’est pas impossible qu’il agisse ainsi maintenant avec une arrière-pensée de “lancer” par la suite autre chose qui ne vaudrait sans doute guère mieux ; enfin, on verra bien ce qui en sortira… Deb. aussi doit se faire bien des illusions sur la valeur de toutes ces pseudo-initiations, et je ne sais pas si jamais il finira par en revenir également ; pourtant, je crois volontiers que, comme vous le dites, c’est encore relativement un des meilleurs car la mentalité générale de ces milieux est vraiment déplorable à tous les points de vue. – Quant aux “phénomènes”, j’ai eu récemment des précisions, d’après des notes d’Ambelain lui-même, sur ceux qui ont été obtenus en employant le rituel des Élus Coëns (sans aucune filiation authentique, bien entendu) ; ce sont des manifestations bizarres et sans grande signification, et, même en admettant qu’elles soient bien réelles (je veux dire par là que la suggestion n’y ait eu aucune part, ce qui paraît d’ailleurs à peu près certain pour une partie au moins d’entre elles), je me demande quel intérêt tout cela présente au fond et quel bénéfice spirituel ou intellectuel on peut bien espérer retirer de choses de ce genre. Il faut bien reconnaître, du reste, que, chez certains Maçons de la fin du XVIIIe siècle, il y avait déjà une tendance très accentuée à la recherche des “phénomènes”, ce qui les prédisposait évidemment à se laisser détourner de préoccupations plus sérieuses par le magnétiseur ainsi que cela est arrivé en fait. Il y a des choses curieuses là-dessus dans le dernier livre de G. van Rijerberd, “Épisodes de la vie ésotérique (1780-1824)” ; il y a même là, en particulier, des extraits d’un journal du prince Charles de Hesse qui ont, à certains égards, une singulière ressemblance avec les notes d’Ambelain dont je parlais tout à l’heure. Pour les Élus Coëns eux-mêmes, il est plus difficile de se prononcer nettement, du moins à l’origine et tant que Martines a vécu, mais il semble que même cela ait été assez “mêlé” à ce point de vue ; la distinction entre la théurgie et la magie, bien qu’assurément très nette en principe, n’est malheureusement pas toujours si facile à maintenir en fait…
Pour ce qui est de l’épiscopat gnostique au point de vue de la succession apostolique, la validité de la consécration de Doinel n’est pas douteuse, car il l’avait reçue d’un évêque syrien relevant du patriarcat d’Autriche ; cela résulte d’une enquête qui fut faite à l’époque par l’évêché d’Orléans, qui dut reconnaître que cette validité était inattaquable. Seulement, s’il en est ainsi en ce qui concerne Doinel lui-même, on ne sait pas très bien comment les choses ont pu se passer par la suite ; cela est extrêmement confus, et il est bien peu probable que même le minimum de formes rituelles strictement indispensable ait toujours été observé par tous ceux qui se sont mêlés de procéder à des consécrations épiscopales. Il est vrai que certains, même parmi les Catholiques, prétendent que l’imposition des mains suffit à la rigueur pour assurer la transmission, mais c’est peut-être là une simplification quelque peu excessive.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 5 ноября 1949 г.
(перевод на русский язык отсутствует)