Le Caire, 11 juillet 1947
Cher Monsieur et ami,
J’avais reçu il y a quelques jours la carte que vous m’avez envoyée d’Orléans avec Allar à votre retour de Blois, et je viens de recevoir votre lettre du 1er juillet. Je suis heureux que vous ayez pu faire ce voyage, et je vous remercie bien vivement de tout ce que vous avez fait.
Pour ce qui est de la maison de la rue Croix-Boissée, je ne suis pas étonné qu’elle soit en mauvais état, car, depuis bien longtemps, on ne faisait que les réparations strictement indispensables, d’abord à cause du très faible rapport de cet immeuble, et aussi parce qu’on a affaire là à une catégorie de locataires aussi peu soigneux que possible (ainsi, pour vous en donner un exemple, la plupart d’entre eux ont toujours eu l’habitude de fendre du bois dans leurs logements, brisant ainsi le carrelage qu’il serait évidemment inutile de remplacer, car cela recommencerait aussitôt). Seulement, jusqu’à ces derniers temps, j’avais toujours cru que M e
Deschamps continuait du moins à faire faire les réparations les plus urgentes, aussi bien qu’à acquitter les impôts ; songez que, comme je crois vous l’avoir déjà dit, il ne m’a jamais envoyé le moindre compte depuis plus de 10 ans ! Je suis naturellement très heureux de savoir qu’enfin cette affaire n’est plus entre ses mains ; mais ce qui m’étonne, c’est que M e
Perruchot n’ait même pas jugé bon de m’aviser qu’il l’avait remise à un autre huissier ; celui-ci doit être relativement nouveau, car son nom (est-ce Bourrion ou Boussion ?) m’est tout à fait inconnu x
; je suis d’autant plus content que vous ayez pu le voir et qu’il vous ait fait bonne impression. Le plan qu’il vous a exposé me paraît en somme très bien, et je crois aussi qu’il n’y a réellement pas autre chose à faire ; du reste, il y a si longtemps que je n’ai rien touché des loyers de cet immeuble que 2 ou 3 ans de plus n’importent pas beaucoup, si cela doit produire un bon résultat ; vous serez donc bien aimable de lui écrire dans ce sens. Pour la toiture, je vous prierai de lui signaler que l’entrepreneur qui s’en est toujours occupé était M. Blanchet-Lorien ; je ne sais s’il est toujours là, mais, en ce cas, je pense qu’il vaudrait mieux le charger encore des réparations que de les donner à un autre couvreur ne connaissant pas l’immeuble. – Si M e
Perruchot a chargé aussi le nouvel huissier de la gestion des terres, il ne doit plus avoir entre les mains que la maison de la rue du Foix ; mais continuera-t-il cependant à réunir tous les fonds provenant des divers loyers et fermages, et est-ce toujours lui qui vous versera ce qui sera disponible ? Tant mieux s’il a reçu quelque chose de la liquidation de l’affaire Deschamps, car c’est toujours mieux que rien ; je craignais bien que tout ne soit entièrement perdu de ce côté… Bien entendu, j’approuve entièrement ce que vous avez convenu avec lui pour la location des terres ; je suis tout à fait de son avis également en ce qui concerne l’“impôt de solidarité”, qui de toute façon ne pourrait pas se monter à une bien grosse somme, même si l’administration s’avise un jour ou l’autre de demander quelque chose. Il faut donc espérer que toutes ces questions vont s’arranger peu à peu et que les choses vont revenir ainsi à un état plus normal qu’au temps de M e
Deschamps ; ce n’est vraiment pas trop tôt.
Maintenant, pour en revenir à la rue Croix-Boissée, il me semble bien, d’après ce que vous me dites, que vous n’avez pas dû tout voir encore. En effet, il y a d’abord le grand jardin maraîcher attenant à la cour de la maison, et dont je n’ai jamais pu savoir jusqu’ici s’il avait maintenant une autre issues (A. Meyer, quand il y était allé, m’avait dit qu’il était question de faire une nouvelle rue passant à son extrémité opposée) ; dans la cour même se trouve une maisonnette isolée servant de logement au jardinier. D’autre part, et surtout, il y a l’autre maison nº 91 (celle qui est divisée en de nombreux petits logements portant les n os
87 et 89) ; cette maison, qui est occupée par un seul locataire, doit être en bien meilleur état que l’autre ; c’est celle où je suis né, et nous l’avons quittée quand j’avais 3 ans, mes parents ayant acheté à ce moment-là celle de la rue du Foix qui est naturellement beaucoup mieux située, et qui appartenait alors au beau-père de l’arrière-prédécesseur de M e
Perruchot ; vous voyez que tout cela remonte loin… Derrière la maison nº 91 est un jardin qui communique avec le jardin maraîcher dont je viens de vous parler, et sur lequel donnent en outre les fenêtres de la maisonnette du jardinier ; cette situation complique malheureusement beaucoup les choses pour le cas où on voudrait vendre l’une ou l’autre maison séparément. Si vous n’avez pas vu tout cela, je vous le signale pour que vous puissiez le voir à un autre voyage, puisque je vois que vous voulez bien envisager la possibilité d’y retourner quand il y aura lieu.
Je vous remercie tout particulièrement de votre visite au cimetière ; ce que vous m’en dites me rassure sur l’état de la tombe, dont je n’avais depuis longtemps que des nouvelles plutôt vagues par Mme
Lesueur ; je pensais bien d’ailleurs que le monument ne devait pas pouvoir s’abîmer facilement ; c’est mon père qui l’avait fait faire, et, étant architecte, il pouvait mieux que personne le faire de façon à en assurer autant que possible la solidité et la durée. Maintenant, je ne comprends pas du tout ce qu’a bien pu voir là Mme
Berthoin (la dame d’Enghien dont vous parlez) ; bien qu’elle m’ait écrit il n’y a pas très longtemps, elle ne m’en a rien dit ; il est vrai qu’il se peut qu’elle soit allée à Blois depuis lors, quoiqu’elle n’y aille plus bien souvent maintenant ; enfin, puisque vous avez tout examiné et que vous n’avez rien remarqué d’anormal, je ne m’inquièterai pas si elle me parle de cela… – Tout à côté du cimetière (il n’en est séparé que par le chemin qui longe le mur du côté où est notre tombe) est un morceau de terre qui doit être le plus grand de ceux qui m’appartiennent ; c’est d’ailleurs le seul dont je connaisse la situation exacte et que je serais capable de trouver par mes propres moyens !
Vous avez bien fait de profiter de votre séjour à Blois pour visiter le château, qui, je pense, doit être toujours tel que je l’ai connu (vous n’avez peut-être pas su que c’est le D r
Lesueur qui, depuis longtemps déjà, en est le conservateur) ; il s’est passé là bien des événements très divers… La réflexion d’Allar à ce sujet est sûrement juste en principe ; mais, en fait, on pourrait se demander jusqu’à quel point des intérêts individuels n’ont pas joué souvent un plus ou moins grand rôle dans tout cela ; c’est là quelque chose qu’il est évidemment bien difficile de déterminer.
Pour ce qui est de la maison de la rue du Foix, je pensais bien que, de ce côté-là du moins, tout devait aller normalement ; je suppose d’ailleurs qu’on a dû l’entretenir toujours régulièrement et qu’elle ne doit pas avoir besoin de sérieuses réparations ; peut-être y aurait-il seulement lieu de faire visiter la toiture comme on le faisait de temps à autre autrefois. Dans les comptes de M e
Perruchot, j’ai vu que des vitres avaient été remplacées à 2 reprises pendant la guerre ; sans doute avaient-elles été brisées par l’effet des bombardements, mais il ne semble pas que rien d’autre ait eu à en souffrir.
Quant aux objets contenus dans les 2 pièces que vous avez vues, non seulement je ne peux pas m’en rappeler le détail, mais la vérité est que je ne l’ai jamais connu exactement ; la plus grande partie du mobilier a été vendu (à très bas prix d’ailleurs) quand on a loué la maison, mais, pour le reste, je me suis toujours demandé si on avait bien suivi les indications que j’avais données à ce moment-là (c’est Humery qui s’était occupé de tout cela avec Mme
Sauvage mère). Ainsi, je suis assez étonné d’apprendre par vous qu’il y a encore du linge, et aussi qu’on a gardé un meuble tel que ce secrétaire blanc dont vous parlez et qui n’a aucun caractère de style… J’avais demandé qu’on réserve particulièrement les meubles et objets anciens ; mais malheureusement Humery, comme beaucoup de Parisiens du reste, n’avait pas grande considération pour les choses anciennes, de sorte que je ne sais pas ce qu’il en aura fait au juste. J’avais demandé aussi qu’on garde naturellement tous les livres (bien qu’il y ait parmi eux une certaine quantité de vieux livres de classe qui ne peuvent probablement pas servir à grand’chose) et qu’on ne détruise aucun papier ; il y a sûrement des vielles lettres et d’autres choses qui n’ont plus d’intérêt, mais il n’est guère possible à quelqu’un d’autre que moi de faire un tri là-dedans. À ce sujet, il y a quelque chose qui m’inquiète : si on a mis des livres ou des papiers dans les placards de la chambre du 1er étage, qui sont extrêmement humides, il est fort à craindre qu’on n’en retrouve plus que des débris, comme cela est déjà arrivé pour d’autres objets qu’on y avait mis autrefois (c’est-à-dire quand j’habitais Paris) et qui sont tombés en morceaux quand on en a voulu les en retirer ; il aurait beaucoup mieux valu mettre tout cela dans la mansarde qui naturellement est tout à fait sèche ; je vous prierai de vouloir bien en prendre note pour voir à cela à la plus prochaine occasion, bien qu’il soit peut-être déjà trop tard pour y remédier… Vous parlez de journaux ; en fait il s’agit de publications diverses que j’avais apportées peu à peu à Blois, ne risquant pas d’en avoir un besoin urgent, parce que je manquais de place dans mon appartement de Paris pour y loger tout cela. Le grand tableau que vous avez vu est d’un ami hindou (qui était aussi un ami de Shrî Aurobindo) qui me l’avait laissé quand il est parti pour l’Amérique, et dont je n’ai d’ailleurs plus eu de nouvelles depuis bien des années ; il doit y en avoir aussi un autre de lui, de moindre dimensions que celui-là ; quant au reste des tableaux et gravures, je serais bien en peine de vous en dire quelque chose actuellement… – J’avais toujours eu l’espoir de faire venir ici, un jour ou l’autre, ce qu’on avait gardé ainsi ; je sais bien que le transport des meubles n’est pas une chose très facile, même en temps normal, mais il y a pourtant des personnes qui l’ont fait (par exemple notre amie Mme de S t
Point) ; mais maintenant qui sait ce qu’il en adviendra ? En tout cas, pour ce qui est d’un inventaire complet à faire le cas échéant, la classification que vous proposez me paraît très bien ; mais je ne crois pas que cette question se pose d’une façon urgente jusqu’à nouvel ordre. En effet, d’une part, il est évidemment impossible de m’envoyer actuellement quoi que ce soit de tout cela, et, d’autre part, la vente de la maison ne pourrait être envisagée éventuellement que quand on serait parfaitement sûr de pouvoir en faire parvenir aussitôt les fonds qui en proviendraient. Rien ne serait plus imprudent que de mettre en réserve pour un temps indéterminé une somme considérable en francs, qui peuvent toujours subir une dépréciation encore plus grande que maintenant ; il est bien clair que ce qui importe dans mon cas, ce n’est pas une évaluation en francs, qui en somme ne représente rien pour quelqu’un qui n’habite pas la France, mais ce qu’on peut en tirer comme équivalent en livres ; c’est là une chose que, malgré son évidence, je n’ai jamais pu réussir à faire comprendre, non seulement à M. Goussu, l’ancien notaire de Blois, ce qui n’est peut-être pas très extraordinaire, mais même à ce pauvre Humery, ce qui m’a toujours étonné d’autant plus qu’il était cependant dans les affaires (et je me souviens qu’A. Meyer partageait mon étonnement à cet égard)… – Je vous fais toutes ces réflexions comme elles me viennent, et je m’excuse de tant d’explications plus ou moins ennuyeuses sur des choses dont certaines ne paraissent peut-être pas avoir une très grande importance ; mais j’aime encore mieux cela, pendant que j’y pense ainsi, que de m’exposer à oublier certains détails qui pourront peut-être avoir leur utilité par la suite.
Je pense qu’Allar a dû vous faire (ou vous fera, car il a trouvé plusieurs lettres de moi à son retour) les différentes commissions dont je l’ai chargé pour vous en ces derniers temps, notamment au sujet de Mme de S t
Point, ainsi que des personnes qui pourraient vous être adressée éventuellement par J. Lionnet et par Mohammed bey Ezzat ; également au sujet de la somme que Chacornac m’a écrit avoir encore à votre disposition, et de celle qui devra vous être envoyée par les éditions Publiroc (solde des droits de la 1re édition de “S t
Bernard”) ; Jannot a aussi promis à Vâlsan de vous verser les droits de la “Grande Triade” (15% sur la totalité de l’édition), mais qui sait s’il va le faire, avec sa négligence trop connue.
En même temps que votre lettre, j’en ai reçu aussi une d’Allar, datée du 3 juillet ; il ne me donne pas beaucoup de détails pour Blois, sachant bien que vous alliez le faire, mais je vois qu’en somme ses appréciations sur tout cela sont les mêmes que les vôtres. Il me dit aussi qu’il se pourrait que les Ponsoye soient acquéreurs de la maison de la rue du Foix, si le paiement peut se faire en 2 ou 3 versements (mais il n’est pas question du prix qu’ils seraient disposés à en donner) ; j’aimerais certainement mieux cela que de la vendre à des gens inconnus, mais il va de soi que c’est subordonné aux conditions dont je vous parlais plus haut, de sorte qu’il faut sans doute attendre de toute façon…
La coupure jointe à votre lettre n’est pas précisément rassurante ; où s’arrêtera-t-on dans cette voie des inventions malfaisantes ?
Encore tous mes remerciements, cher Monsieur et ami et bien cordialement à vous.
René Guénon
——————————[x] Le nom de la rue Paul Renouard qu’il habite est certainement nouveau aussi ; je ne sais pas du tout de quel côté cela peut se trouver…
Каир, 26 мая 1948 г.
(перевод на русский язык отсутствует)