Le Caire, 20 mai 1947
Cher Monsieur et ami,
Votre lettre que j’avais fini par croire perdue est enfin arrivée hier ; j’ai été bien étonné en voyant qu’elle porte la date du 23 février ; il est vrai qu’elle semble n’être partie que le 25 mars, mais tout de même, pour une lettre expédiée par avion, c’est là un retard peu ordinaire ! L’enveloppe est d’ailleurs couverte de cachets de la poste, comme si elle avait été renvoyée d’un endroit à un autre ; et ce qui est encore curieux, c’est que votre lettre du 10 mai est aussi arrivée juste en même temps, celle-ci dans un délai normal. – Je suis étonné aussi que personne ne vous ait signalé jusqu’ici la modification à apporter à notre adresse, M. Lings ayant changé de domicile en novembre dernier ; il est vrai que la poste fait suivre habituellement ce qui arrive encore à l’ancienne adresse, mais je me demande pourtant si ce qui s’est produit pour votre lettre ne serait pas le fait d’un employé qui n’était pas au courant. Quoi qu’il en soit, au lieu de “15, Sha[?] Subhi”, c’est maintenant “Pyramids Post Office” ; de plus, il vaut mieux mettre simplement “près le Caire” sans mention de Gizah, car cette région des Pyramides, bien que se trouvant en réalité dans la province de Gizah, a été, depuis la guerre, rattachée administrativement au Caire sans qu’on sache trop pourquoi…
Merci de tous les renseignements que vous me donnez ; votre compte est certainement bien exact, car les sommes qui y sont indiquées sont bien celles que j’avais notées de mon côté. Pour le moment, il y a seulement à y ajouter le solde de Desclée ; sans doute y aura-t-il aussi bientôt un nouveau versement de Chacornac. – Moi non plus, je n’ai eu aucun détail en ce qui concerne les versements de Gallimard ; Vâlsan se propose de demander ces renseignements quand il en trouvera l’occasion, mais il est peu probable qu’on puisse les avoir avant l’automne, les comptes étant toujours faits pendant la période des vacances. Il paraît que le “Règne” est encore épuisé, ainsi que la “Crise”, ou, plus exactement, qu’il n’y a plus que des “retours” de libraires, lesquels ne tarderont sans doute guère à prendre fin. – Il n’est pas étonnant que vous n’ayez rien reçu de Jannot, puisqu’il a pris le parti de ne jamais répondre à personne ; Allar vous aura d’ailleurs probablement dit toutes les misères que nous avons de ce côté… La réédition de “L’Homme et son devenir” n’a pas encore pu se terminer jusqu’ici ; enfin, heureusement, sa reprise par Chacornac paraît devoir s’arranger définitivement d’ici peu ; mais, pour ce qui est de l’affaire de la “Grande Triade”, je ne sais pas du tout encore comment elle va pouvoir se régler, et, en attendant, des libraires se plaignent d’être dans l’impossibilité de s’en procurer des exemplaires ! – Il me semble que Rouhier aurait bien pu, dans sa déclaration, indiquer mon adresse chez vous, puisque c’est à vous qu’il a envoyé la somme qu’il me devait ; je n’en ai pas encore entendu parler, mais il est bien entendu que, si je reçois un avertissement, je ne manquerai pas de vous l’envoyer. Quant à cette absurde histoire de l’office des changes, il faut tout de même bien espérer qu’on n’en entendra plus parler. – À propos de Rouhier, vous savez sans doute qu’il a tenu sa promesse d’entreprendre sans tarder la réédition de mes livres ; cela paraît même devoir aller plus vite que je ne l’aurais pensé, car j’ai déjà reçu toutes les épreuves d’“Autorité spirituelle” et des “États multiples”, et il est question dès maintenant d’envoyer aussi “Orient et Occident” à l’impression.
Je me suis décidé à écrire à M e
Perruchot, il doit y avoir à peu près un mois, pour lui rappeler que je lui avais demandé ce qu’il conseillerait de faire pour en finir avec l’affaire Deschamps ; je crains bien qu’il ne me réponde pas plus que la 1re fois. Quand il vous sera possible d’aller à Blois, je vous prierai de ne pas oublier de vous occuper de cette question et d’en parler avec lui ; cette situation n’a que trop duré, et il est impossible de laisser les choses aller ainsi indéfiniment… – Pour ce qui est des renouvellements de baux, je croyais bien que cela devait se faire tout naturellement comme à l’ordinaire, et j’étais loin de me douter qu’il pouvait y avoir maintenant tant de complications à ce sujet ; mais il va de soi qu’il vaut beaucoup mieux prendre le temps d’examiner quelle est la solution la plus avantageuse. La dispersion de ces morceaux de terre a en réalité moins d’inconvénients que vous ne semblez le penser, car, là où ils sont situés, il n’est pas question de cultiver du blé ou autres choses de ce genre ; c’est ce qu’on appelle dans la localité “du jardin”, c’est-à-dire des terrains servant exclusivement à la culture des légumes, ce qui augmente sensiblement leur valeur par rapport aux terrains ordinaires. Seulement, dans ces conditions, je me demande de quelle sorte de denrées le cours pourrait bien servir de base pour fixer le prix du fermage ; ce sont d’ailleurs là des choses auxquelles je n’entends absolument rien, naturellement, et il me semble qu’il serait nécessaire, ainsi que vous le proposez, de consulter pour cela quelqu’un de particulièrement compétent ; je vous en remercie à l’avance. Précédemment, les baux étaient presque toujours faits pour une durée de 3, 6 ou 9 ans ; on ne les faisait pour 9 ans seulement que dans le cas où les locataires demandaient un bail de longue durée ; de toute façon, le mieux sera certainement, comme vous le dites, de les faire pour 9 ans et non pour une durée plus longue.
Je vois, d’après la lettre de M e
Perruchot, que la procuration que j’avais donnée autrefois au nom du 1er clerc de l’étude existe toujours et doit être encore valable ; c’est là aussi une question que je lui avais posée et à laquelle je n’ai jamais eu de réponse. – Il doit y avoir encore d’autres morceaux de terre que ceux-là, car, à ma connaissance, les locataires étaient plus nombreux ; il est vrai qu’il se peut que certains aient repris des morceaux qui étaient précédemment loués à d’autres, mais il est peu vraisemblable tout de même que tous les baux soient ainsi arrivés à expiration presque en même temps. Quant à la question de la vente, je sais que les locataires, ou tout au moins certains d’entre eux, ont toujours été disposés à acheter les morceaux qu’ils cultivent ; mais il ne me paraît pas possible d’envisager cela avant d’être tout à fait sûr que le produit de la vente pourra m’être envoyé aussitôt, car, dans la situation actuelle, il vaut certainement beaucoup mieux avoir n’importe quoi plutôt que de l’argent en réserve ; n’est-ce pas aussi votre avis ?
C’est vraiment bien dommage que ce voyage à Alexandrie dont vous me parlez n’ait pas pu s’arranger comme vous l’aviez pensé ; d’un autre côté, M. et Mme
Lings ont l’intention d’aller encore en Suisse cet été, quoique pour moins longtemps cette fois, et j’espère que, pour leur retour, ils pourront s’arranger de la même façon que l’an dernier. – Il serait plus urgent que jamais que toutes ces choses puissent enfin se régler ; comme vous le savez peut-être déjà, les locataires de la villa l’ayant quittée le mois dernier, nous n’avons pas pu nous décider à la louer de nouveau, car il nous était devenu tout à fait impossible de continuer à vivre dans cet appartement où j’étais toujours de plus en plus malade, et où les enfants étaient très mal aussi à tous les points de vue ; seulement, cela fait une diminution très sensible dans nos revenus, bien qu’un peu atténuée par la location de l’appartement que nous occupions. Je commence d’ailleurs déjà à me sentir moins fatigué que je ne l’étais depuis plus de 6 mois ; mais ce qui est ennuyeux, c’est que la toux persiste encore, malgré le retour de la chaleur sur lequel je comptais pourtant pour la faire disparaître ; il y faudra sans doute un temps assez long…
Pour ce qui est de l’Américain dont vous parlez, il ne peut sans doute plus en être question maintenant, puisque la date du 18 avril à laquelle il devait venir est passée depuis longtemps ; au fond, je ne le regrette pas beaucoup, car cela ne m’inspire pas confiance (je ne parle pas de Deb∴, mais de l’Américain), bien qu’un envoi adressé à M. Lings sans qu’il soit question de moi ait pu éviter certains inconvénients possibles avec ces milieux qui ne me sont certainement pas favorables… D’après ce que vous m’en dites, je n’ai pas eu de peine à deviner de qui il s’agissait : ce doit certainement être Swinburne Clymer, ou tout au moins un représentant de son organisation ; il a en effet constitué une “Fédération” à laquelle les gens de Lyon ont adhéré depuis longtemps, ce qui leur vaut d’être couverts d’éloges par lui en toute occasion, tandis qu’il n’a que des injures pour certains groupements rivaux qui en somme ne valent ni plus ni moins que celui-là (il a l’habitude de s’exprimer en un argot américain fort grossier). Quant à “Ravalette”, ce n’est pas le nom d’un auteur, mais le titre d’un livre de Randolph, sorte de roman soi-disant “rosicrucien” ; il est probable qu’il a dû être réédité avec une préface de Swinburne Clymer, car celui-ci se prétend à tort ou à raison successeur de Randolph, ce qui d’ailleurs, même si c’est réel, n’est pas une excellent recommandation à bien des points de vue, et spécialement quant à l’authenticité de son “rosicrucianisme”. J’avoue que je suis vraiment curieux de savoir si vous avez assisté à l’entrevue et ce qui a bien pu en résulter…
J’ai reçu en effet la “Tradition Universelle”, qui est à peu près aussi vide que les autres écrits de ce pauvre Chevillon ; j’avais donc vu ce que Mme
Bricaud a dit dans son avant-propos, mais, si elle précise les faits et les dates, cela n’explique pourtant toujours pas les raisons de sa mort. Son successeur est un certain Dupont, sur lequel je n’ai d’ailleurs pas d’autres précisions ; pourriez-vous savoir un peu ce que c’est que ce personnage ? – Je ne comprends pas très bien la déception de Deb∴, car enfin il s’est bien toujours agi là d’un milieu essentiellement occultiste (le titre officiel est même “Société Occultiste Internationale”) ; il est vrai que, si cela tourne maintenant au spiritisme, c’est d’un niveau encore inférieur.
Je voulais aussi vous reparler de cette singulière affaire de la soi-disant “synarchie”, qui assurément n’a guère que le nom de commun avec la conception de S t
Yves d’Alveydre. Il ne fait aucun doute que le pauvre “pacte synarchique” a été entièrement rédigé par le nommé Vivian du Mas, et que c’est lui et son associée Jeanne Canudo qui ont monté toute cette affaire, tout au moins à son origine. Ces gens ont résidé ici autrefois (c’est ce qui m’a permis d’éclaircir facilement la chose, et ils y ont laissé de fort mauvais souvenirs ; Jeanne Canudo, qui y faisait partie de la L∴ du Droit Humain, en fut exclue par la suite ; quant à Vivian du Mas, malgré ses instances réitérées, il ne put jamais s’y faire admettre, faute de pouvoir produire les papiers exigés… Ils ont constamment intrigué dans toute sorte de milieux, d’où ils ont généralement fini par se faire mettre à la porte (y compris de la Société Théosophique) ; actuellement, ils jouent un rôle très actif dans la fraction du Martinisme dirigée par Jean Chaboseau, ce qui provoque d’ailleurs, paraît-il, de nombreuses démissions parmi les membres de ce groupement. – À ce propos, je vous signalerai que ce milieu “chabosien” paraît être maintenant un de ceux qui me sont le plus hostiles, sans que je sache trop pourquoi ; vous ne sauriez imaginer tous les racontars perfides ou simplement ineptes qui sortent de là. Ces gens feraient pourtant bien de se montrer un peu plus réservés, car il ne serait pas étonnant que, pour plusieurs raisons, ils finissent par leur arriver quelques désagréments…
Il y avait en Égypte deux Grandes Loges rivales, par suite d’une sorte d’hostilité qui existait entre le roi Fouad et le prince Mohammed Ali ; l’un étant mort et l’autre étant devenu héritier présomptif du trône, cette scission n’avait évidemment plus de raison d’être, et, sur la demande expresse du roi Farouk, les deux Grandes Loges se sont réunies en une seule, dont le Grand Maître est en effet un des frères de la reine-mère, Hussein pacha Sabri. Mais on n’entend pas parler ici de “Maçonnerie spiritualiste” ; il doit bien y avoir des Martinistes dans les milieux européens (de même qu’il y a aussi des membres des “Amitiés Spirituelles”, disciples de Sédir), mais il ne semble pas qu’ils aient grande activité ; il n’en était pas de même autrefois, je veux dire il y a 30 ou 40 ans, et ils eurent à cette époque des querelles inouïes avec le Grand Commandeur du Suprême Conseil écossais, Sakakini Pacha.
Pour l’histoire Jacquiot, l’adresse que vous avez trouvée dans l’annuaire est bien celle du personnage qui m’a écrit ; il n’est donc pas douteux que c’est du même qu’il s’agit. D’un autre côté, je me suis aperçu après coup que l’écriture de l’enveloppe était toute différente de celle de la lettre, et je crois bien maintenant qu’en réalité l’adresse a dû être mise par Louis Chacornac, ce qui rend assurément la chose beaucoup moins inquiétante. Malgré cela, et à cause du contenu plutôt bizarre de la lettre elle-même, je ne serais pas fâché d’avoir quelques renseignements s’il vous est possible d’en obtenir.
Pour ce qui est de ce travail sur la Genèse que vous m’avez envoyé, je vois que je ne m’étais pas trompé en soupçonnant Ragout d’en être l’auteur ; je ne vois pas bien comment il arrive à établir son interprétation, mais je trouve celle-ci tout à fait extravagante. Je ne parle pas seulement de l’introduction de certaines considérations de science moderne, ce qui n’est jamais un bon signe dans des choses de ce genre ; mais, d’une façon beaucoup plus générale, on pourrait dire que c’est là du “naturalisme” pur et simple. En effet, quand on lit que “la Puissance suprême ou le Principe transcendant est une pure puissance passive”, et quand on voit l’Absolu ainsi assimilé à Prakriti, il n’y a pas besoin d’aller plus loin pour se rendre compte que toute l’interprétation est entièrement faussée dès son point de départ, et d’une façon que je trouve même particulièrement dangereuse et inquiétante pour son auteur, puisqu’elle revient en somme à mettre les choses à rebours. Je me demande si vous avez remarqué chez lui d’autres manifestations de ce même état d’esprit, et aussi s’il vous serait possible de le tirer de là en lui faisant comprendre ce qu’il en est… Vous vous souvenez peut-être que, en 1939 ou au début de 1940, il menaçait de m’envoyer tout un travail dont il ne précisait pas la nature et sur lequel il aurait voulu avoir mon avis ; puisqu’il paraît s’occuper de cela depuis longtemps, serait-ce déjà de la même chose qu’il s’agissait alors ?
Pour en venir à la mise à l’Index, il est exact qu’on en parle toujours de temps à autre dans certains milieux, peut-être parce qu’on l’y souhaite ; il est d’ailleurs très vraisemblable que Maritain intrigue à Rome pour l’obtenir, sans pourtant y avoir réussi jusqu’à maintenant, peut-être parce que d’autres influences y font opposition (on a parlé notamment de certains Jésuites). Comme vous pouvez le penser, la chose ne peut m’atteindre en rien personnellement ; je ne pense d’ailleurs pas que cela soit susceptible de diminuer beaucoup le nombre des lecteurs de mes livres (les décisions de l’Index ne font pas grande impression aujourd’hui, même dans les milieux ecclésiastiques), ni au contraire de l’augmenter sensiblement comme cela arrive parfois pour des ouvrages d’un autre genre (des romans par exemple, ou encore des ouvrages historiques). Au fond, ce ne serait fâcheux que pour l’Église elle-même, en ce sens que cela prouverait que l’incompréhension de ses représentants actuels est réellement incurable ; il y a sûrement eu déjà bien des abus de “juridiction”, mais moins évidents tout de même que ne le serait celui-là ; remarquez d’ailleurs que, intentionnellement, j’ai pris soin de préciser cette question de “juridiction” à la fin du ch. XLV des “Aperçus”. – Je me permets de rectifier incidemment une petite inexactitude : les “cardinaux inquisiteurs généraux” sont en réalité les membres de la congrégation du S t
Office, et celle-ci est tout à fait distincte de la congrégation de l’Index. – Il est bien entendu que ce n’est certes pas moi qui, pour éviter une histoire de ce genre, ferai jamais la moindre concession au détriment de la vérité doctrinale ; il est vrai que, bien souvent, il suffit d’être assez habile pour trouver des formules appropriées, car, en somme, tout cela n’est guère que subtilités de langage ; mais, pour ma part, je n’ai guère de goût pour ces subtilités. Je voudrais bien que quelques-uns de nos amis puissent se charger d’examiner à l’occasion des choses de cette sorte et bien d’autres encore ; Allar a déjà bien voulu se charger de mettre au point certaines objections contenues dans les récents comptes rendus de mes livres, mais il y a encore d’autres questions, mathématiques et philosophiques par exemple, dont je n’ai vraiment pas le temps de m’occuper, puisque je n’en ai même pas assez pour arriver à ce que je considère comme beaucoup plus important, je veux dire ce qui concerne les questions d’ordre proprement ésotérique et initiatique, auxquelles je serai sans doute obligé de me limiter de plus en plus strictement…
Je vous remercie des notes jointes à votre lettre, ainsi que des questions que vous me signalez dans celle-ci ; pour ces dernières, j’envisage déjà d’écrire, pour le nº des “Études Traditionnelles” dont il va falloir que je m’occupe dans quelques jours, un article sur “esprit et intellect” qui y répondra au moins en partie ; nous pourrons donc en reparler après cela, s’il reste des points qui aient encore besoin d’explication, ce que vous serez bien aimable de me dire quand vous aurez pris connaissance de cet article. – Pour ce qui est des “idées” dans le Verbe, il va de soi que vous avez entièrement raison.
J’avoue que j’ignorais tout à fait l’affaire de l’“ontologisme”, qui d’ailleurs, à ce que je vois, est assez ancienne ; je ne sais donc pas ce qu’il peut en être au juste, mais je remarque qu’il est question là-dedans de l’“intellect humain”, or l’intellect transcendant ne peut pas être dit “humain”, puisqu’il est essentiellement supra-individuel, et aucune faculté humaine (c’est-à-dire individuelle) ne peut effectivement avoir pour objet le domaine principiel. Si donc les “ontologistes” ont vraiment dit cela sous cette forme, ils ont dit une sottise qu’on a eu raison de condamner comme telle ; si au contraire on les a mal compris, il reste qu’en tout cas c’est la sottise qui a été condamnée. Quant à l’emploi d’expressions tout à fait impropres comme celles d’“Être absolu” et d’“Être infini”, il prouve sans doute que, pas plus d’un côté que de l’autre, on n’était capable de concevoir quoi que ce soit au delà de l’Être (ce qui d’ailleurs enlèverait toute signification au mot même d’“ontologisme”).
Pour la proposition d’Eckhart, le rapprochement que vous faites avec le “çûfî incréé” est assez justifié en effet ; du reste, ce qu’exprime cette proposition est certainement très vrai, et, à notre point de vue, il n’y a là que l’emploi du mot “âme” qui pourrait soulever une objection. Je crois qu’Eckhart n’a jamais eu d’autre tort que d’être parfois imprudent dans ses expressions ; sûrement, celui-là ne se souciait guère des subtilités chères aux théologiens ordinaires et aux philosophes !
Enfin, pour la question de “trichotomisme”, je ne sais pas qui a pu dire textuellement que “la nature de l’homme est constituée par le corps et l’âme” ; cela ressemble plutôt à une simplification de catéchisme élémentaire qu’à toute autre chose. Cela n’est d’ailleurs pas faux, si on précise que par “homme” on entend exclusivement l’individu, puisque l’esprit, étant supra-individuel, n’entre pas dans la constitution de celui-ci comme tel (ce que certains exprimeraient en disant qu’il n’est jamais “incarné”). Quant à l’explication du “prétendu trichotomisme biblique”, qui n’explique absolument rien en réalité, je me demande toujours s’il est possible que les gens qui disent de pareilles choses soient de bonne foi ; c’est d’une façon tout à fait semblable que les théologiens modernes écartent tout ce qui leur paraît gênant, notamment chez les Pères de l’Église. – L’indication des références aux épîtres de S t
Paul dans votre citation va me rendre service ; il se trouve en effet que quelqu’un me les a demandées dernièrement, et je n’avais pas pu trouver jusqu’ici le temps de les rechercher.
Vous demandez s’il serait erroné, en parlant de l’homme, de dire “ son esprit” ; ce le serait en effet, parce que l’emploi du possessif, en pareil cas, impliquerait une sorte de renversement des rapports entre l’esprit, en tant qu’il est l’essence même de l’être, et l’individualité qui n’en est qu’une manifestation contingente. Ce serait en somme la même erreur que celle qui consiste à parler d’“esprit humain”, comme si l’esprit pouvait se “spécifier”, ce qui est encore plus évidemment faux que pour l’intellect (je dis plus évidemment, car, bien entendu, ce n’est pas moins faux pour celui-ci que pour celui-là : Buddhi
, faisant le lien entre tous les états manifestés, ne peut être dite appartenir à aucun d’eux).
Merci encore, et bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 9 мая 1948 г.
(перевод на русский язык отсутствует)