Le Caire, 5 octobre 1946
Cher Monsieur et ami,
Me voilà cette fois bien en retard pour répondre à votre lettre du 24 août ; je le suis d’ailleurs avec tout le monde en ce moment, car, malheureusement, j’arrive de moins en moins à trouver du temps pour tout ce que j’ai à faire ; je vous prie donc de vouloir bien m’en excuser.
C’est bien dommage que vous n’ayez pas pu aller à Marseille avec Allar, comme vous en aviez eu l’intention, pour rencontrer M. Lings ; mais je pense que du moins Allar aura dû vous mettre au courant de ce qu’il a appris de celui-ci. Fort heureusement, bien des malentendus se dissipent enfin ; les lettres que j’ai reçues de Suisse en ces derniers temps sont très rassurantes aussi, et il en résulte notamment que les prétendues “divergences” dont on avait tant parlé sont inexistantes en fait, car on ne peut vraiment appeler ainsi de simples différences dans la façon d’exprimer certaines choses. – J’ai reçu aussi la copie d’une lettre de Cuttat à Blétry, et je suppose que ce doit être celle dont vous parlez ; mais cependant je dois dire que je n’y ai pas vu ce que vous dites, pas plus d’ailleurs que je n’ai pu trouver dans le livre de Frithjof Schuon, à propos du mysticisme, les contradictions que certains voulaient y voir avec ce que j’ai écrit moi-même sur ce sujet ; du reste, cette dernière question aussi a été expliquée et arrangée entièrement lors du séjour de Luc Benoist à Lausanne. – Enfin, je ne reviens pas plus en détail sur tout cela, car cela n’est vraiment plus “d’actualité”, si l’on peut dire x
; ce qu’il y a de certain, c’est que bien des choses ont été exagérées et déformées, soit simplement du fait de circonstances telles que l’éloignement entre Paris et Lausanne et l’absence de toute communication pendant plusieurs années, soit par des racontars comme ceux de Jannot. – Ce dernier semble avoir pris le parti de ne plus donner signe de vie à personne ; et croiriez-vous qu’il n’a même pas daigné m’envoyer les épreuves de “L’Homme et son devenir”, que j’ai attendues vainement pendant 2 mois ? Allar a fini par savoir, par Michon qui était allé à Nancy, que l’envoi ne m’avait pas été fait, et il a remis à M. Lings les épreuves qu’il avait déjà corrigées lui-même, de sorte que j’ai pu les revoir et les lui retourner aussitôt ; mais vous voyez quel retard cela va faire…
Vous savez sans doute qu’Allar est parti pour la Suisse le 29 septembre ; je pense qu’il doit être de retour maintenant, et j’espère avoir bientôt des nouvelles de son voyage ; il se proposait de passer par Nancy en revenant afin de voir un peu ce qui se passe de ce côté. – Ce qui est vraiment fâcheux c’est que Préau, qui devait aussi aller en Suisse quelques jours plus tôt, en a été empêché par un refroidissement, et que maintenant il n’envisage plus la possibilité de faire ce voyage qu’au retour de la belle saison ; sa santé paraît vraiment toujours bien délicate, et, pour cette raison aussi, il semble avoir renoncé à l’idée de revenir se fixer à Paris ou aux environs…
J’ai reçu enfin une lettre de Vâlsan il y a une quinzaine de jours, et, depuis lors, j’ai su qu’il avait écrit aussi à Blétry, à qui il a même fait entrevoir la possibilité d’un retour plus ou moins prochain à Paris, ce dont il n’y aurait assurément qu’à se féliciter à tous les points de vue ; je ne crois cependant pas que, en tout cas, ce puisse être avant la fin de l’hiver.
M. Lings a pu employer, pour son retour, l’équivalent de 75 livres ; il faudrait bien pouvoir trouver quelques autres occasions comme celle-là, et il est dommage que celle que Vâlsan avait en vue semble avoir été manquée par suite des contretemps survenus au sujet de son adresse ; qui peut savoir quand il s’en représentera une autre ? – Allar m’a dit vous avoir remis la somme restante, soit 18.000 fr., plus 5000 fr. reçus des “Cahiers du Sud” pendant qu’il était à Marseille. Il n’a pas encore pu obtenir le règlement de Desclée, qui ne représente d’ailleurs qu’une somme peu importante.
J’espère qu’il vous sera possible d’aller bientôt à Blois, si même vous n’y êtes allé déjà ; pour ma part, je n’ai plus eu aucune nouvelle de personne de ce côté depuis ce que je vous en avais dit.
Vâlsan m’avait parlé du séjour de Chabot à Paris, mais je ne savais pas que vous l’aviez rencontré ensuite à Clermont-Ferrand ; moi non plus, je ne sais pas du tout ce qu’il a pu devenir depuis lors…
J’ignorais la mort de Louatron ; il serait curieux d’avoir quelques précisions sur le document dont vous parlez, mais, à vrai dire, toutes les histoires de ce genre sont toujours bien suspectes !
Le nom de Logénie (si toutefois je lis bien exactement) m’est inconnu et ne me rappelle absolument rien…
Depuis votre lettre, j’ai reçu le paquet contenant le livre intitulé “Synarchie” et les comptes rendus ; merci de cet envoi. Les comptes rendus en question, ainsi que 2 ou 3 autres qu’Allar m’a envoyés, sont vraiment bien incompréhensifs, ce qui, au fond, ne m’étonne pas beaucoup. Une chose assez bizarre à ce propos, c’est qu’Étiemble, le directeur de “Valeurs”, qui est, paraît-il, professeur à Alexandrie, aurait voulu me rencontrer, et… me demander de collaborer à sa revue ; Vâlsan, qui l’a vu un jour chez Gallimard, s’est naturellement empressé de l’en dissuader.
Pour ce qui est de “Synarchie”, je ne sais vraiment trop ce qu’il faut penser de cette histoire plutôt extraordinaire, et même invraisemblable par certains côtés ; le livre contient bien des assertions manifestement erronées, particulièrement en ce qui concerne le Martinisme ; comment peut-on prétendre, par exemple, que S t
Yves d’Alveydre en fut le Grand Maître, alors que, au contraire, il s’en tint toujours entièrement à l’écart ? L’auteur semble d’ailleurs ne vouloir voir partout que des questions d’intérêts politiques ou économiques, auxquels tout le reste ne ferait que servir de masque, ce qui est un point de vue vraiment grossier ; il fait l’effet d’un antimaçon que les événements auraient obligé à donner à ses idées une tournure quelque peu différente, et, en tout cas, sa façon de présenter les choses procède bien de la même mentalité. – Je vois que la question de la mort de Chevillon n’est toujours pas bien éclaircie ; peut-être Deb. pourra-t-il tout de même finalement vous dire quelque chose de plus à ce sujet. Un point qui me paraît à retenir au milieu de tout cela, c’est ce qui concerne Jeanne Canudo ; cette personne, qui a été ici autrefois, y a laissé de fort mauvais souvenirs… Clavelle m’a dit, il y a quelque temps, qu’elle jouait un rôle important dans la fraction du Martinisme dirigée par Chaboseau ; par ailleurs, j’ai entendu dire qu’il s’était passé de ce côté des choses singulières pendant l’occupation, et, sans rien pouvoir affirmer, je ne peux pas m’empêcher de faire un rapprochement avec ce qui est arrivé à Chevillon. Ce qu’il y a de certain, c’est que, quand Jean Chaboseau a pris la succession de son père après la mort de celui-ci, la plupart des membres de son Suprême Conseil ont protesté et donné leur démission…
La reconstitution de l’Ordre des Élus Coëns, sur laquelle j’ai trouvé des détails dans le livre récent de R. Ambelain sur le Martinisme, semble bien n’avoir été qu’une initiative de feu Lagrèze, sans aucune filiation réelle, ce qui assurément en diminue beaucoup l’intérêt. Par surcroît, il circule dans ces milieux toute sorte d’histoires fantastiques, dues surtout à la préoccupation de trouver quelque chose à quoi on puisse se rattacher tant bien que mal ; avez-vous jamais entendu parler de celle des “Frères d’Orient” ?
Quant à ce que Deb. vous a dit à mon sujet, vous pourriez, à l’occasion, lui faire remarquer que je mentionne expressément la Maç∴ comme étant (avec le Compagnonnage) la seule organisation initiatique qui, dans l’Occident actuel, possède une filiation traditionnelle authentique ; il me semble que ce n’est pas précisément la traiter en quantité négligeable… Ce n’est pas que je lui ai jamais dû beaucoup personnellement, quoi qu’il en prétende ; mais, malgré tout ce qu’il y a de fâcheux dans son état présent (et je crois que cela ne peut être contesté par personne), c’est tout de même une des rares choses occidentales pour lesquelles j’aie toujours gardé une certaine considération, et cela en me plaçant, bien entendu, à un point de vue tout à fait désintéressé. Du reste, il faut croire qu’il y a des Maçons qui voient les choses tout autrement que lui, à en juger par l’intérêt que les “Aperçus” ont suscité chez certains d’entre eux. Pour ce que je dis des Occidentaux en général, c’est là une tout autre question, qui n’a absolument aucun rapport avec celle-là ; quelles que soient les exceptions individuelles qu’il peut y avoir lieu de faire (et pourquoi écrirais-je s’il n’y en avait pas ?), je n’ai que trop de raisons de ne me faire aucune illusion sur leurs possibilités ! Et que pourrait-on bien faire, par exemple, quand on se trouve en présence d’une mentalité comme celle qui s’exprime dans les comptes rendus dont je parlais plus haut, et qui, somme toute, représente assez bien celle de la “moyenne” occidentale actuelle ?
Bien cordialement à vous.
René Guénon
——————————[x] Je pense cependant vous faire parvenir prochainement par M. Lings certaines remarques d’ordre général susceptibles d’aider à dissiper ce qui peut rester encore de ces malentendus.
Каир, 6 [?] 1947 г.
(перевод на русский язык отсутствует)