Le Caire, 8 avril 1946
Cher Monsieur et ami,
Merci de votre lettre du 21 mars ; je savais déjà par Vâlsan que Duval était allé à Blois, et aussi que le notaire vous avait envoyé les fonds. – D’autre part, Vâlsan aura dû vous dire, avant que vous ne receviez cette lettre, que les 15 livres sont enfin arrivées, exactement 2 mois après leur envoi ! Ce qui m’inquiète un peu maintenant, c’est qu’il n’y avait pas encore de réponse pour la question des envois ; il faut pourtant espérer qu’il ne s’agit que d’un simple retard, car il ne semble pas y avoir de raison pour que la chose ne soit pas acceptée. Malheureusement, je vois que la nouvelle baisse du franc me fera perdre plus de la moitié de ce que j’aurais dû recevoir…
Ce que vous me dites du désordre de l’étude Deschamps ne m’étonne pas beaucoup ; je me demande s’il est bien vrai qu’il n’ait pas d’argent à moi, car, comme je crois vous l’avoir déjà dit, il y a bien 10 ans qu’il ne m’a envoyé aucun compte ; il ne répondait plus à mes lettres, et il n’a jamais tenu la promesse qu’il avait fait à A. Meyer quand celui-ci est allé à Blois. Il a toujours prétendu que tout passait dans les réparations (pourtant réduites au strict minimum) et les impôts ; l’an dernier, il s’est même déclaré incapable d’acquitter ceux-ci, si bien que le notaire a dû le faire à sa place. Je voudrais bien que, d’une façon ou d’une autre, on puisse tout de même arriver à éclaircir cette situation ; comme M. Perruchot ne m’a pas répondu à ce sujet, je crains bien qu’il ne veuille pas s’en occuper ; j’avais d’ailleurs constaté déjà la même chose avec son prédécesseur, sans que j’aie jamais pu m’en expliquer la raison. – Les maisons dont il a la gestion sont en réalité situées 87-89-91, rue Croix-Boissée (faubourg de Vienne) ; l’autre maison, la seule qui rapporte un peu, et où se trouvent les meubles et autres objets dont je vous ai parlé, est située 74, rue du Foix ; je vous donne ces adresses pendant que j’y pense, pour le cas où cela pourrait être utile par la suite. Quant aux terres, elles n’ont jamais été vendues ; c’est M e
Perruchot qui en a la gestion, et c’est de leurs fermages que provient en réalité la plus grande partie de la somme qui vous a été versée. Lesdites terres se trouvent toutes sur le territoire de la commune de Blois ; il y avait seulement un petit morceau qui était situé sur une commune limitrophe (Chailles), mais je crois bien me souvenir que celui-là n’existe plus depuis longtemps, ayant dû être pris par la construction d’une ligne de tramways. – À part cela, je ne possède absolument aucune autre propriété nulle part en France.
Pour les estimations qu’il pourrait y avoir lieu de faire faire, ce serait à M e
Perruchot de choisir un architecte, car, pour ma part, je n’en connais plus aucun et j’ignore même les noms de ceux qui existent actuellement à Blois ; mais il est certain que le plus simple serait qu'il veuille bien se charger lui-même de ces estimations. Il est très probable que les maisons à Vienne n’ont pu aller qu’en se détériorant, et que, en ce qui les concerne, le terrain vaut plus que les constructions elles-mêmes ; j’ajoute à ce propos qu’un terrain attenant, avec la maisonnette du jardinier auquel il est affermé, est compris dans les terres gérées par M e
Perruchot tandis que les maisons elles-mêmes sont gérées par M e
Deschamps ; vous voyez que tout cela est assez compliqué, et c’est aussi ce qui rend plus difficile la vente de cet ensemble, le jardin en question n’ayant pas d’autre issue (du moins autrefois, car je ne sais pas au juste ce qu’il en est maintenant) que par la cour des maisons situées en bordure de la rue.
Pour la question de nationalité, voici exactement ce qu’il en est : ma demande de nationalité égyptienne, faite au bout du délai normal de résidence de 10 ans, c’est-à-dire en 1940, est restée “en souffrance” depuis lors, les naturalisations ayant été suspendues pendant la guerre ; cette question, comme beaucoup d’autres d’ailleurs (par exemple l’interdiction d’augmenter le prix des loyers) n’a pas encore été arrangée jusqu’ici ; les lenteurs administratives sont les mêmes à peu près dans tous les pays ! Il se peut cependant qu’il y ait enfin une solution à un jour plus ou moins prochain, et c’est en prévision de cette éventualité que je vous avais posé une question à ce sujet ; mais je vois par ce que vous me dites que, même si alors j’ai encore des propriétés en France, rien ne sera changé par là à cet égard. En attendant, je me trouve en fait sans nationalité, puisque je n’ai aucune relation avec les autorités françaises d’ici, qui m’ignorent purement et simplement ; du reste, s’il en était autrement et si mon adresse était connue de ce côté, je n’aurais jamais pu avoir aucune tranquillité, étant donné le nombre de gens mal intentionnées qui ont toujours cherché à se la procurer par tous les moyens, et qui n’auraient pas tardé à me rendre la vie aussi intenable qu’elle l’était devenue dans les derniers temps à Paris… Il faut ajouter qu’il y a ici beaucoup de personnes qui sont dans le même cas que moi, c’est-à-dire sans nationalité ; en somme, cela n’a aucun inconvénient sérieux tant qu’on n’a pas besoin d’un passeport pour voyager au dehors. Maintenant, je me demande s’il y a lieu de tenir compte de cette situation en France même, ou s’il n’y a pas tout simplement qu’à ne pas en parler, admettant implicitement que je peux y être considéré comme de nationalité française tant que je n’en aurai pas acquis une autre ; qu’en pensez-vous ?
Pour ce qui est de la question de la vente, je me demande de plus en plus si vraiment ce serait bien opportun actuellement, car, avec la diminution de valeur du franc, je perdrais à peu près tout au transfert, si bien que cela équivaudrait presque à abandonner les immeubles purement et simplement ; ne vaut-il pas encore mieux les conserver jusqu’à nouvel ordre que de n’en tirer qu’une somme tout à fait insignifiante ? Ce dont il faut bien se rendre compte en effet, comme je l’écrivais ces jours derniers à Préau qui m’en avait parlé aussi, c’est qu’ici l’évaluation en franc n’a aucune signification ; ce qui compte seul pour nous, c’est la somme en livres qu’on peut en retirer ; il y a donc là quelque chose qui mérite qu’on y réfléchisse sérieusement. – D’autre part, je me demande si, quand on en viendra là, une vente aux enchères sera bien réellement la meilleure solution ; vous ne savez sans doute pas comment les choses se passent à Blois en pareil cas : on considère qu’il s’agit de quelqu’un qui est en quelque sorte réduit à la dernière extrémité, et il est convenu qu’on doit en profiter pour tout acheter à vil prix !
Je vous remercie bien vivement de votre proposition d’aller vous-mêmes à Blois pour vous rendre compte des différentes choses, et je l’accepte très volontiers si cela ne doit pas vous causer un trop grand dérangement. Seulement, la vieille dame qui avait tout arrangé avec Humery quand on a loué la maison, et qui avait gardé les clefs des pièces contenant les meubles, est morte il y a 2 ans environ ; je suppose que ce sont ses enfants qui doivent maintenant avoir les clefs (c’est d’ailleurs sa fille qui s’est chargée, l’année dernière, de demander au notaire de me donner des nouvelles), mais il faudrait tout de même que je leur écrive pour m’informer plus sûrement, et je pourrai déjà parler de vous en même temps ; aussitôt que j’aurai une réponse, je vous en ferai part, et il sera alors possible de mettre ce projet à exécution.
Vous savez sans doute que les “Aperçus” sont parus il y a juste un mois ; d’après ce que m’a écrit Allar, les “Principes” doivent sortir à leur tour ces jours-ci, ainsi que la nouvelle édition du “Règne”.
Bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 20 мая 1947 г.
(перевод на русский язык отсутствует)