Le Caire, 30 janvier 1946
Cher Monsieur et ami,
Votre lettre des 16-17 janvier m’est bien parvenue il y a quelques jours déjà, en même temps qu’une lettre de Vâlsan de la même date. – Vous n’avez certes pas à vous excuser de m’entretenir de toutes les questions dont il s’agit ; c’est moi, au contraire, qui dois vous en remercier et m’excuser de vous donner tant de peine avec toutes ces choses si ennuyeuses et si compliquées !
Les 25.000 fr. que vous avez reçus proviennent du versement fait par Gallimard pour le “Règne” ; je suis bien content malgré tout qu’on ait obtenu cela, car je pense comme Vâlsan qu’il est bien préférable de tout réunir entre vos mains, même si cela ne peut être utilisé immédiatement. – J’ai dû vous dire déjà, dans ma précédente lettre, que j’ai écrit il y a quelque temps au notaire de Blois pour lui demander de vous envoyer ce qu’il a, mais je ne sais s’il l’aura fait ; il ne m’a pas redonné signe de vie depuis sa lettre de juillet, et je crains bien qu’il ne soit aussi lent et aussi peu actif que l’était son prédécesseur ! D’autre part, je ne sais pas non plus si Chacornac vous a remis (ou à Vâlsan, ce qui naturellement revient au même) la somme dont il m’a donné le compte dans une de ses dernières lettres.
En ce qui concerne les autres éditeurs, il n’y a que Rouhier qui me doit une somme qui peut être d’une certaine importance ; mais vous savez pour quelles raisons il serait inopportun de lui réclamer son compte tant qu’il ne se décidera pas à l’envoyer de lui-même comme il l’avait cependant promis à Clavelle. Quant à Desclée, dont on n’a rien pu obtenir non plus jusqu’ici, le solde des droits du “Théosophisme” doit être en réalité assez peu de chose.
À propos d’éditeurs, j’ignorais tout à fait l’assassinat de Denoël ; cette affaire semble vraiment assez énigmatique… – Par contre, j’avais déjà eu connaissance de l’extrait du journal de Gide (vous savez sans doute qu’il est ici en ce moment) ; cela donne une bien triste idée de sa prétendue “intelligence” !
Je n’ai pas encore été avisé de l’arrivée des 15 livres dont vous parlez, ce qui d’ailleurs n’a sans doute rien d’étonnant ; mais je suis fort inquiet au sujet des envois futurs, car je ne vois toujours pas comment on va pouvoir en sortir. Comme je l’explique également à Vâlsan, la solution qui vous a été indiquée n’en est une pour moi que si je réussis à trouver quelqu’un qui puisse se charger de faire les démarches (et, faudrait-il ajouter, qui connaisse quelqu’un “dans la place” pour avoir chance d’aboutir), car je ne peux rien faire par moi-même, n’ayant jamais eu aucune relation avec les milieux européens d’ici ; si je ne trouve pas, il faudra chercher autre chose, mais quoi ?… – Naturellement, tout cela me préoccuperait moins si j’étais seul, mais ce n’est pas le cas ; il faut dire que nous ne pouvons compter que sur cet argent pour avoir le moyen de retourner le plus tôt possible dans notre ancienne maison ; dans l’appartement où nous sommes actuellement, nous sommes tous malades du froid, les enfants surtout, et je ne sais vraiment ce qui arrivera si nous ne pouvons le quitter avant le prochain hiver ; vous voyez que la situation est loin d’être rassurante.
Je ne savais absolument rien de cet impôt extraordinaire dont il est question, ni le notaire (dont l’unique lettre est antérieure à cette ordonnance) ni personne d’autre ne m’en ayant informé jusqu’ici ; voilà donc encore un autre ennui bien inattendu pour moi ! Je n’ai aucune idée, même approximative, de la valeur que peuvent représenter ces immeubles, pour lesquels, autant que je sache, je ne crois pas qu’elle puisse être énorme. En effet, les maisons sont vieilles et étaient déjà en assez mauvais état avant la guerre (A. Meyer, qui les a vues alors, pourrait vous le dire mieux que moi), car, en raison de leur peu de rapport, on n’y a jamais fait depuis bien longtemps que les réparations strictement indispensables ; outre cela, il y a un certain nombre de petits morceaux de terre dispersés ça et là, et dont je ne connais moi-même ni la contenance ni la situation exacte. Naturellement, s’il y a une déclaration à faire, c’est au notaire qu’il appartiendrait de s’en occuper, car lui seul peut en avoir les éléments, tous les papiers concernant ces propriétés étant d’ailleurs déposés à son étude ; mais qui sait s’il sera même capable de s’y reconnaître ? Je ne sais pas ce qu’il peut être, puisqu’il est nouveau, mais je ne sais malheureusement que trop bien ce que sont presque tous les gens de Blois, et son silence prolongé me paraît un assez mauvais signe sous ce rapport… D’autre part, je me demande quel est le pourcentage qu’on doit prélever ainsi sur les biens ; pourriez-vous me donner ce renseignement ? – Quant aux réductions qui peuvent être obtenues, je ne vois pas du tout ce qu’il me serait possible de faire, et cela pour plusieurs raisons, dont la première est la même que celle qui fait la difficulté d’obtenir ce qu’on demande pour les envois d’argent ; la seconde, c’est que la législation sharaïte en vigueur ici ne connaît pas les divers “régimes” de mariage envisagés par les législations européennes, et encore moins le “régime de la communauté” que tout autre (ce qui d’ailleurs, s’il en résulte un inconvénient dans ce cas particulier, a aussi des avantages pour moi à d’autres points de vue) ; enfin, le nom “officiel”, notamment pour les actes de l’état-civil, n’est pas le même en Égypte qu’en France, du fait même que l’Égypte est un pays officiellement islamique ; à cet égard, la situation paraît donc tout à fait inextricable ! – Quoi qu’il en soit, s’il y a malheureusement une somme assez importante à acquitter, je crois que le mieux serait alors, au lieu de la prendre sur les fonds disponibles dont j’ai besoin aussitôt que possible, de faire vendre un ou deux morceaux de terre dont le produit correspondrait à peu près à ladite somme. Je dois dire que j’ai depuis longtemps l’idée de vendre ce que j’ai en France ; j’avais même déjà essayé pour les maisons un peu avant la guerre, mais sans résultat, le moment étant par trop défavorable (je dis les maisons parce qu’elles ont toujours été un véritable souci pour moi, tandis que naturellement les terres ne causent pas les mêmes ennuis). Chose singulière, Préau me demandait dans sa dernière lettre ce que je comptais faire pour mes maisons et s’il n’y aurait pas lieu de les vendre ; bien qu’il n’ait fait aucune allusion à cette affaire d’impôt, je me demande maintenant si ce n’est pas cela qui lui a donné l’idée de soulever cette question ; mais il va de soi que cette vente n’arrangerait rien actuellement et qu’elle est inopportune tant qu’il n’est pas possible d’envoyer librement les fonds ici, car cela reviendrait tout simplement à immobiliser l’argent en se privant du montant des loyers pour un temps indéterminé.
Encore, à propos de tout cela, une autre question qui n’a pas un intérêt immédiat, mais qui pourrait peut-être en avoir un par la suite : vous parlez des biens de personnes françaises domiciliées à l’étranger ; mais qu’en est-il, en la circonstance, pour les biens possédés en France par des étrangers ?
Merci d’avance pour les livres dont vous m’annoncez l’envoi ; je ne sais pas du tout, moi non plus, qui peut être ce J. Marcireau, et je n’ai aucun souvenir d’en avoir jamais entendu parler. – Je serais content en effet de pouvoir voir aussi la “Querelle des futurs contingents”, puisque vous avez l’amabilité de me le proposer. – En cas d’autres envois de livres par la suite, il serait peut-être bon que vous vous entendiez avec Vâlsan, comme je le lui dis également, pour ne pas risquer d’envoyer chacun de votre côté des choses qui feraient double emploi, ce qui d’ailleurs n’est pas le cas pour cette fois.
Nous sommes heureux d’apprendre que tous les amis d’Amiens vont bien. – Votre commission est déjà faite à M. Lings, qui me charge de vous en remercier et de vous envoyer à son tour son fraternel souvenir.
Merci encore, et bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 10 июня 1946 г.
(перевод на русский язык отсутствует)