Le Caire, 27 novembre 1945
Cher Monsieur et ami,
Votre lettre m’est bien parvenue il y a 3 ou 4 jours ; mais je vous prierai, par la suite, de ne pas oublier de mettre sur l’adresse la mention “c/o Mr. Martin Lings”, car, s’il n’y a que mon nom, il peut se faire que les postiers ne sachent pas à qui cela doit être remis, et il y a déjà des choses qui ne me sont pas arrivées à cause de cela.
J’avais naturellement eu de vos nouvelles à diverses reprises par Allar et par Vâlsan, mais j’ai été très heureux d’en avoir enfin directement cette fois, et de voir qu’en somme, malgré tout ce que ces années d’occupation ont dû avoir de pénible à tous les points de vue, vous en êtes sorti relativement bien, je veux dire sans avoir été aussi atteint que tant d’autres qui ont à peu près tout perdu… Je suis particulièrement heureux aussi de ce que vous me dites au sujet de
, et je souhaite que la situation puisse arriver à s’arranger plus complètement encore, quoique je comprenne très bien en effet quelles difficultés cela doit présenter en raison du milieu, alors qu’ici ce serait une chose toute naturelle. J’ignorais tout à fait la naissance des deux enfants, ce qui, étant donné leur âge, n’a rien d’étonnant, puisque je suis resté 5 ans sans nouvelles de personne. – Pour ce qui est de l’opération dont vous me parlez, je ne pense pas du tout qu’elle puisse avoir des conséquences aussi étendues que celles auxquelles vous pensez ; le cas n’est d’ailleurs pas du tout le même que s’il s’agissait d’une jeune fille, qu’une telle mutilation risquerait de rendre plus ou moins anormale à certains égards… – Vous serez bien aimable, une prochaine fois, de penser à nous donner quelques nouvelles de nos divers amis d’Amiens.
Chez nous, tout continue en somme à bien aller ; de mes deux filles, a maintenant juste 3 ans, et
9 mois ½ ; si l’aînée avait vécu, elle aurait déjà un peu plus de 5 ans.
J’ai bien des remerciements à vous adresser pour tout ce que vous avez bien voulu faire pendant ces années et pour ce que vous faites encore en ce qui concerne mes affaires ; j’ai à peine besoin de vous dire que j’approuve entièrement la façon dont a été arrangée la réédition de “L’Homme et son devenir”, et je vous suis bien reconnaissant de l’augmentation des droits d’auteur que vous m’annoncez si aimablement. Merci aussi de tous les détails que vous me donnez sur ces questions ; j’admire l’ordre et la précision que vous y mettez ; mais je me doute bien que cela doit plutôt gêner les Chacornac, qui sont la négligence et le désordre même !
Pour les envois d’argent, vous aurez su par Vâlsan que le premier était bien arrivé et n’avait pas eu de retard ; puisqu’il n’est pas possible d’envoyer mensuellement une plus forte somme, il se passera un certain temps avant que les disponibilités existant actuellement soient épuisées… Je vois par ce que vous m’expliquez qu’il est préférable de continuer à faire faire les envois par le Comptoir d’Escompte, à cause du dossier qui y est déjà constitué ; cela n’a en somme pas grand inconvénient, car il suffit, pour que je puisse toucher les fonds, que je demande chaque fois le transfert à mon compte à la Banque Ottomane, ce qui cause simplement un retard de quelques jours.
Je ne sais si Vâlsan vous a dit que, à la suite d’une démarche qu’il avait faite chez Denoël, j’ai reçu de celui-ci une lettre indiquant le montant de ce qu’il me redoit et déclara qu’il était prêt à faire le versement. J’ai bien pensé, d’après cela, que les livres avaient dû lui être repris sans indemnité, ce qui est d’ailleurs normal, car il est convenu que même en l’absence d’une clause précise dans le contrat, celui-ci tombe de lui-même si l’ouvrage n’est pas réédité dans un délais de 18 mois après son épuisement.
Je reviens aux histoires extraordinaires de Chacornac ; je ne savais pas encore qu’il avait été volé non seulement par un employé, mais encore par sa propre fille ! Quoi qu’il en soit, en ce qui concerne la disparition du reste de l’édition de “L’Homme et son devenir”, dont ni lui ni Clavelle ne m’ont jamais dit le moindre mot, tout est extrêmement suspect dans cette affaire ; il est très probable qu’il a dû profiter d’un vol partiel pour dissimuler la mise en réserve d’un certain nombre d’exemplaires, afin de pouvoir les vendre par la suite à des prix plus élevés. La façon dont ont été “enfouis” les livres achetés à Véga au compte du marquis de B. permet d’ailleurs toutes les suppositions ; j’ai été en effet mis au courant de cette fâcheuse histoire, qui semble bien malheureusement n’être par la seule en son genre, mais qui est sûrement une des plus stupéfiantes à tous les points de vue ! En somme, on peut se demander s’il n’y a pas, du côté des Chacornac, autre chose encore que cette sorte d’inertie qu’on leur a toujours connue ; c’est leur bonne volonté, pour ne pas dire leur bonne foi, qui devient maintenant de plus en plus douteuse… – Il est assez singulier aussi que vous n’ayez jamais pu avoir la liste des personnes auxquelles des exemplaires de “L’Homme et son devenir” ont été envoyés en “service” ; cela n’a sans doute pas une très grande importance, mais c’est tout de même regrettable en ce sens qu’on aurait peut-être pu trouver là-dedans quelques indications utiles pour l’envoi de mes nouveaux livres. Je sais d’ailleurs depuis longtemps qu’on a l’habitude, dans la maison, de faire grand mystère de toutes les listes de clients ou autres, à tel point que Clavelle lui-même se plaignait autrefois de ne pas pouvoir obtenir communication de celle des abonnés des “Études Traditionnelles”… Ces précautions excessives n’empêchent pourtant pas que, de temps à autre, on constatait que des fiches d’adresses avaient disparu d’une façon inexplicable…
Ce qui est encore bien extraordinaire, c’est le retard du 1er nº des “Études Traditionnelles” : Chacornac m’avait annoncé son apparition pour le 15 octobre, mais les épreuves n’étaient même pas encore arrivées le 1er novembre ; Clavelle, à cette dernière date, m’écrivait que, après plusieurs promesses qui n’avaient pas été tenues, on venait de lui annoncer qu’il les aurait “après le 5” ! – Quant à l’édition des “Aperçus”, c’est là ma plus grande préoccupation en ce moment, les “espérances” de Chacornac pour le papier reculant de plus en plus ; vous savez du reste peut-être mieux que moi où les choses en sont maintenant, puisque les nouvelles que j’ai sont forcément toujours un peu anciennes. À la suite d’un télégramme de Vâlsan au début de ce mois, j’ai écrit à Chacornac pour lui demander de se dessaisir de ce livre mais je crains bien qu’il ne fasse des difficultés, et pourtant il me semble qu’il devrait comprendre qu’on ne peut pas laisser les choses traîner ainsi indéfiniment. Il renonce déjà à la “Grande Triade”, mais malheureusement cela ne suffit pas, étant donné qu’il est impossible que celle-ci paraisse en premier lieu, car certaines parties en seraient alors tout à fait inintelligibles pour les lecteurs.
Quant à Rouhier, j’ai été plutôt stupéfait d’apprendre qu’il s’était fait attribuer un si grand nombre d’exemplaires du “Règne” et qu’il en aurait voulu davantage encore. Je ne sais pas quelles peuvent être au juste ses intentions, mais, bien qu’il les vende volontiers pour le moment, il est à craindre qu’il ne se propose, lui aussi, d’“enfouir” un peu plus tard ce qui lui restera… Au printemps dernier, quand il avait fait demander à Clavelle d’aller le voir (et on n’a d’ailleurs jamais pu deviner justement pour quelles raisons), il avait déjà reconnu que tous mes livres étaient épuisés, sauf l’“Introduction” (rééditée au début de 1939) ; mais je ne savais pas que, de celle-ci même, il ne lui restait plus que si peu d’exemplaires. Maintenant, ce qui est encore plus extraordinaire que tout le reste, c’est qu’il vous ait affirmé que “ tous mes livres vont être réédités” ; qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Étant données ses habitudes de mensonge, on ne sait jamais à quoi s’en tenir avec lui, et il convient toujours de se méfier. – Vâlsan pourra vous expliquer, s’il ne l’a déjà fait, les raisons pour lesquelles je préfère, jusqu’à nouvel ordre, ne rien provoquer du côté de ce personnage, pas même en lui rappelant la promesse qu’il avait faite à Clavelle de m’envoyer ses comptes de ces 5 dernières années, promesse qu’il n’a pas tenue jusqu’ici.
Merci encore bien vivement, cher Monsieur et ami, et toujours bien cordialement à vous.
René Guénon
Каир, 5 марта 1946 г.
(перевод на русский язык отсутствует)