Le Caire, 17 avril 1940
Cher Monsieur et ami,
Merci de votre lettre et de l’envoi qui y était joint ; je vois que c’est assez compliqué pour obtenir l’autorisation, même quand les choses se passent “normalement”…
Je vais en effet beaucoup mieux maintenant, quoique je ne sois pas encore capable de sortir ; mais vraiment j’ai bien cru que je n’arriverais pas à me remettre cette fois ! Heureusement, comme vous le dites, que j’ai été bien entouré de soins et aidé de toutes façons…
Clavelle m’avait dit que vous deviez passer en juillet devant une commission de réforme ; lui-même, d’après sa dernière lettre, devait décidément partir ces jours-ci, mais ne savait pas encore où il serait envoyé. Il faut du moins espérer que Vâlsan ne sera pas obligé de quitter Paris, car cela remettrait tout en question pour l’organisation de la revue, et ce serait d’autant plus fâcheux qu’autrement tout marche très bien.
J’ai été tout d’abord heureux en lisant ce que vous m’écrivez au sujet de Madame Caudron, et que j’avais d’ailleurs cru comprendre déjà par ce que Clavelle et Vâlsan m’avaient dit précédemment ; mais ce que vous avez ajouté après coup m’inquiète un peu : qu’est-il donc survenu pour amener ce changement qui paraît avoir été assez subit ?
Merci d’avoir fait tout de suite la commission à Ragout ; cela m’a évité une tâche plutôt ennuyeuse (je ne veux pas dire encore tant pour lire son travail que pour lui donner ensuite un avis sans risquer de le froisser) ; mais son histoire est encore plus extraordinaire que je ne le pensais, car je ne me doutais pas qu’il avait fait la même proposition à tant de personnes, et en même temps !
J’ignorais la mort de Warrain ; quant à celle de Pouvourville, nous ne l’avions apprise que tout récemment.
Je pense que vous devez avoir reçu maintenant la lettre que je vous ai envoyée pour Denoël ; à ce sujet, je viens de recevoir une lettre de Gonzague Truc confirmant qu’il n’y a pas à compter sur ledit Denoël pour la réédition des livres, ce dont je me doutais bien ; comme d’autre part il parle de la possibilité de les donner à un autre éditeur (il me parle de Sorlot, avec lequel d’ailleurs je ne veux rien avoir à faire, Clavelle pourra vous expliquer pourquoi), je crois comprendre par là qu’il ne considère pas comme impossible que Denoël renonce à ses droits. Je lui ai répondu aussitôt, lui expliquant qu’il n’y a pas à se préoccuper de trouver un éditeur, puisque nous avons les “Éditions Traditionnelles”, et que toute la question se réduit à reprendre les livres à Denoël ; et je lui demande d’insister en ce sens auprès de celui-ci ; j’espère que cela pourra encore nous aider à arranger cette affaire.
Pour votre question au sujet de “jîvâtmâ”, je ne vois pas qu’il y ait là une grande difficulté : il s’agit uniquement de l’individualité humaine ; dès lors qu’on parle de “jîvâtmâ”, c’est par rapport à la constitution de celle-ci que les choses sont envisagées, et la considération des autres états individuels n’intervient pas, car la vie est une condition propre à cet état d’existence (auquel se rapportent également l’“Œuf du Monde” et “Hiranyagarbha”) ; la forme seule est une condition commune à tous les états individuels ; c’est donc le premier de vos deux tableaux qui me paraît correct.
Merci encore, cher Monsieur et ami, et bien cordialement à vous.
René Guénon
P. S. : Bien entendu, s’il y a lieu de verser quelque chose à Denoël pour la cessation des droits, il faudra en tout cas, comme je l’ai déjà dit à Clavelle, en déduire la somme qu’il me doit.
J’oubliais de vous dire que Rouhier m’a envoyé ses comptes comme en temps normal, chose à laquelle je ne m’attendais pas et qui en somme est plutôt rassurante.
Каир, 30 января 1946 г.
(перевод на русский язык отсутствует)