Le Caire, 10 novembre 1938
Cher Monsieur,
Merci de votre lettre du 28 octobre, que j’ai reçue ce matin ; j’avais déjà eu, dans l’intervalle, des nouvelles de votre entrevue par Humery, mais très brièvement, car il écrit toujours à la hâte… Je pensais bien que, malgré tout, il n’avait pas renoncé à son projet, mais je comprends que cette façon d’en envisager la réalisation pour une époque lointaine et indéterminée ne soit pas très encourageante pour d’autres. C’est très bien de n’être pas pressé, et on peut même dire qu’il a raison “en principe” ; mais ce que je ne comprend pas très bien, c’est que, tout en continuant à avoir cela en vue s’il estime que finalement ce ne doit pas être peine perdue, il n’envisage pas autre chose en attendant, ne serait-ce que pour lui personnellement, puisque l’initiation maç∴ a cet avantage de n’être en somme incompatible avec aucune autre… – Je trouve que Deb. n’a pas tort quant aux conclusions qu’il tire de tout cela, et qui sont d’ailleurs bien conformes à ce que je vous avais déjà dit. Il faut donc espérer qu’il réussira à se mettre dans les dispositions voulues pour un rattachement à l’Islam, car ce serait assurément la meilleure solution ; mais il était bon tout de même de lui donner l’occasion de se rendre compte par lui-même des possibilités qu’il pouvait trouver par ailleurs…
Les nouvelles que vous me donnez d’Allar ne sont vraiment pas fameuses ; s’il est heureux en un sens qu’il ait pu trouver une situation, il est tout de même bien fâcheux qu’elle soit telle qu’elle ne lui laisse même pas la possibilité d’accomplir les rites ; je souhaite comme vous que cet empêchement ne dure pas, mais décidément la vie dans un milieu occidental est pleine de difficultés de tout genre !
Roty est-il toujours aussi à Bruxelles, ou est-il retourné à son ancienne résidence ? Je n’ai jamais su ce qu’il en était advenu…
Je vous remercie des explications que vous me donnez au sujet de Clavelle ; depuis quelque temps, il a fait allusion en effet à plusieurs reprises, dans ses lettres, à des soucis personnels venant s’ajouter encore aux difficultés de sa situation matérielle, mais sans préciser davantage quelle en était la nature. Je vois, par ce que vous me dites, qu’il y a là quelque chose qui est véritablement anormal et qui doit être en effet bien pénible, et je comprends que de telles conditions soient fort peu favorables au point de vue spirituel ; espérons qu’il pourra en sortir enfin bientôt, mais malheureusement il n’est guère possible à personne de l’y aider…
La phrase sur “la condition humaine difficile à obtenir” se rencontre bien souvent, et s’explique en somme très facilement si l’on considère sa position “centrale” dans notre état : l’être qui passe à un autre état, même supérieur, a peu de chances de s’y retrouver dans la position correspondante, et en a beaucoup plus d’y avoir une condition analogue à celle des animaux ou des végétaux, d’où désavantage évident pour obtenir la délivrance à partir d’un tel état. Sans cela, du reste, quel intérêt y aurait-il à maintenir autant que possible l’être dans les prolongements posthumes de l’état humain “usque ad consummationum saeculi” ?
Bien cordialement à vous.
Каир, 25 марта 1940 г.
(перевод на русский язык отсутствует)