Le Caire, 4 avril 1938
Cher Monsieur,
Merci bien vivement de votre lettre et de son contenu ; le tout m’est parvenu ce matin même. – Vous faites très bien d’envoyer vos lettres sans vous inquiéter des ratures ou des additions, car elles sont encore très suffisamment lisibles ainsi ; je ne me plaindrais pas si toutes celles que je reçois l’étaient autant !…
Merci aussi de vos bons vœux ; je vous adresse les miens à mon tour, malgré le retard avec lequel vous les recevrez… – L’hiver a été exceptionnellement froid et long cette année, d’où rhumes et grippes ; mais enfin c’est terminé, et, à part cela, ma santé n’est pas mauvaise maintenant ; espérons donc que cela continuera ainsi…
Schuon m’a écrit aussi, comme à Clavelle, sa satisfaction de son dernier entretien avec vous, ce qui m’a fait grand plaisir ; tout semble d’ailleurs marcher très bien à Bâles en ce moment. – Quant à Allar, je sais qu’il est maintenant rentré en France, car Préau, dans sa dernière lettre, me dit avoir reçu de lui une carte expédiée de S t
Raphaël ; mais j’ignore encore ce qu’il a décidé de faire par la suite, et si vous le verrez bientôt reparaître à Amiens. Je vous remercie d’avoir pris la peine de transcrire les extraits de ses lettres, ainsi que Clavelle me l’avait annoncé en effet ; tout cela donne une impression vraiment bizarre et assez peu rassurante ; je ne serais pas fâché que quelqu’un puisse le voir bientôt pour se rendre compte, mieux que par correspondance, de ce que sont au juste ses dispositions présentes… Je trouve qu’il y a, dans tout ce qu’il a écrit là, bien des choses qui ne semblent pas parfaitement cohérentes ; je connaissais déjà l’histoire de l’“erreur grammaticale”, qui m’a bien paru aussi un peu singulière ; quant à l’article annoncé, il n’y a évidemment qu’à attendre pour voir ce que ce sera, à moins pourtant qu’il n’y ait renoncé, ce qui serait peut-être encore préférable !
Vous savez sans doute que personne n’a plus la moindre nouvelle de Chabot ; je me demande ce que signifie ce silence, mais cela ne me paraît vraiment pas bon signe…
Pour ce qui est de Deb., il faut souhaiter qu’il persévère ainsi ; il est visible qu’il commence à se rendre compte de certaines choses, ce qui, de toutes façons, ne sera certainement pas inutile pour lui, ni peut-être même pour d’autres s’il leur en fait part (quoiqu’il ne faille jamais trop compter sur les possibilités de compréhension qu’on peut rencontrer dans ces milieux) ; mais je pense que vous faites très bien de continuer toujours à être prudent avec lui. S’il venait à reparler d’un rattachement oriental, le mieux serait sans doute, comme vous le dites, que vous lui en fassiez tout d’abord ressortir les difficultés, qui d’ailleurs sont bien réelles ; si ensuite il persistait malgré cela, il serait toujours temps de voir alors ce qu’il conviendrait de faire… – L’histoire concernant les Bohémiens est assez curieuse, et n’a du reste rien d’invraisemblable ; le nom de ce prince polonais m’est tout à fait inconnu. – Pour ce qui manque à la Maç∴, du fait qu’elle est devenue simplement “spéculative”, ce sont en somme les moyens de passer d’une initiation virtuelle (toujours valable comme telle) à une initiation effective ; malheureusement, il y a là quelque chose qui, pour bien des raisons (et même si l’état d’esprit était plus favorable qu’il ne l’est présentement), paraît assez difficile à restaurer en fait, bien que, naturellement, la possibilité en subsiste toujours en principe ; il y a, dans le rituel même, de multiples points qui posent des énigmes presque insolubles !
Ce que vous dites des conditions anormales et anti-traditionnelles de l’existence occidentale n’est certainement que trop vrai, et il est sûr que c’est là une source de difficultés supplémentaires dont il est impossible de ne pas tenir compte ; il faut évidemment tâcher de “neutraliser” tout cela le plus possible, mais je reconnais que ce n’est pas toujours facile ; il n’y a que celui qui aurait déjà atteint le but qui serait en droit de se considérer comme entièrement affranchi de toutes ces contingences… Quant à aller vivre ailleurs, où les circonstances sont moins défavorables, ce n’est pas toujours réalisable non plus, et il y a aussi alors une autre question, celle de l’adaptation au milieu, qui, dans bien des cas, peut amener des difficultés d’un autre genre…
Pour les états de concentration dont vous parlez, je crois comme vous qu’il n’y a qu’à continuer ainsi, tout au moins jusqu’à nouvel ordre ; du reste, il y a rarement avantage à vouloir trop hâter les résultats ; et ce n’est pas pour rien que la patience est si souvent recommandée dans le Qorân
!
Quant à votre autre question, il y a en réalité une grande différence entre le pitri-yâna et ces cas, assez exceptionnels comme vous le dites, des individus ayant mené une vie en quelque sorte “à rebours” ; cette différence est d’ailleurs formellement indiquée à la fin de la fatihah
, et vous pourrez vous reporter à ce que j’ai dit à ce sujet dans le Symbolisme de la Croix
(pp. 185-187). – En fait, c’est le pitri-yâna qui, surtout dans les conditions du Kali-Yuga
, correspond au cas de l’“immense majorité” des hommes, la délivrance “différée” est la seule qui pourrait être envisagée pour eux si quelque délivrance pouvait être envisagée ; mais que voulez-vous faire, par exemple, de tous ceux qui ne sont rattachés effectivement à aucune tradition, comme c’est le cas de la plupart des Occidentaux actuels ?…
Bien cordialement à vous.
Каир, 23 октября 1938 г.
(перевод на русский язык отсутствует)