Le Caire, 26 juin 1937
Cher Monsieur,
J’ai reçu avant-hier votre lettre du 15 juin, et, avant tout, je vous adresse mes plus vifs remerciements pour son contenu ! – J’ai attendu 2 jours pour vous répondre parce que, à cause de ce que vous me signaliez pour la date des coupons, j’ai voulu d’abord les présenter à la poste ; mais on les a acceptés sans difficulté.
Merci aussi pour la carte d’Asie que Clavelle m’a fait parvenir il y a quelques temps déjà ; malheureusement, je n’ai pas encore pu en faire usage, mais cela viendra quand j’aurai quelques moments de tranquillité relative…
J’aurais été inquiet de votre silence si je n’avais eu toujours de vos nouvelles de temps à autre par Clavelle ; je comprends d’ailleurs très bien que vous ne puissiez pas toujours trouver facilement le temps d’écrire. Quant aux choses au sujet desquelles vous hésitiez, vous faites toujours beaucoup mieux de me communiquer tout cela pour que je sache un peu à quoi m’en tenir sur la situation.
Je ne sais pas à la suite de quoi Allar vous a écrit ce que vous me citez, mais il y a sûrement là, pour ce qui vous concerne, une exagération dont vous auriez tort de vous inquiéter ! Quant à ce qu’il dit de Schuon, je ne sais pas au juste ce qu’il faut en penser, mais ce que vous me dites d’autre part des propos tenus lors de votre dernier voyage semblerait le confirmer, sans compter que P. Gentil m’a aussi communiqué récemment des lettres de lui contenant des réflexions assez bizarres ; on ne voit pas très clairement qui ou quoi elles veulent viser exactement, mais le rapprochement de tout cela est un peu inquiétant… Les dernières lettres de Schuon que j’ai reçues moi-même sont très brèves et ne disent en sommes pas grand’chose ; il se plaint toujours du manque de temps libre. D’autre part, il se déclare très mécontent que Ch. soit venu ici sans lui en avoir demandé l’autorisation, ce que je trouve vraiment excessif. – En ce qui concerne Mostaganem, il faut reconnaître qu’il y a maintenant de ce côté des choses un peu ennuyeuses, non pas du fait du Sheikh lui-même, d’ailleurs, mais de son entourage à tendances trop “propagandistes” ; pourtant, ce n’est peut-être tout de même pas une raison suffisante pour rompre toutes relations… – Quoi qu’il en soit de tout cela, si vous pouvez réussir, à un prochain voyage à Bâle, à éclaircir plus complètement ce qui vous préoccupe, ce sera sûrement préférable. Il paraît que la fin de mon dernier article, à laquelle vous faites allusion, a produit une certaine impression à Bâle, mais je ne sais pas exactement dans quel sens… Enfin, je vois qu’il n’est toujours pas facile de tout arranger ; pourquoi faut-il que des susceptibilités individuelles se mêlent toujours à tout cela ?
Pour la question d’ El-Hallâj
, jamais Schuon n’y a fait la moindre allusion en m’écrivant ; comme vous pouvez vous en douter, l’interprétation de Massignon est tout à fait sujette à caution, puisqu’il y a toujours chez lui l’arrière-pensée de ne voir partout que du “mysticisme” et des influences chrétiennes. Cependant, je dois dire aussi que, toute interprétation à part, je préfèrerais une autre forme à celle d’ El-Hallâj
, qui se prête plus facilement à ce genre de déformation ; c’est d’ailleurs l’imprudence ou la maladresse de ses expressions qui a été la cause de sa mort… – Il est certain qu’il n’existe pas d’exposé d’ensemble de l’ésotérisme islamique, et que c’est une lacune très regrettable ; mais que faire ? J’avoue que je ne peux pas arriver à tout ; j’aurais toujours voulu que d’autres puissent faire des travaux dans le même sens, pour cela ou pour bien d’autres questions encore ; mais, malheureusement, je ne vois jusqu’ici personne qui à la fois ait les données suffisantes et puisse y apporter l’esprit voulu ; qui sait si cela se présentera un jour ou l’autre ?…
Il n’y a assurément aucun inconvénient, au point de vue de la méditation proprement dite, à faire appel au Vêdânta ou à toute autre forme traditionnelle ; il faut seulement éviter le mélange dans ce qui est en relation directement avec les rites. – La lecture répétée du Qorân peut très certainement “ouvrir” beaucoup de choses, mais, bien entendu, à la condition d’être faite dans le texte arabe et non pas dans des traductions. Remarquez d’ailleurs que, pour cela et aussi pour certains écrits ésotériques, il s’agit là de quelque chose qui n’a aucun rapport avec la connaissance extérieure et grammaticale de la langue ; on me citait encore l’autre jour le cas d’un Turc qui comprenait admirablement Mohyid-din, alors que de sa vie il n’a été capable d’apprendre convenablement l’arabe même courant ; par contre, je connais des professeurs d’El-Azhar qui ne peuvent pas en comprendre une seule phrase !
Pour les autres questions dont vous parlez à la fin de votre lettre, je comprends que vous vouliez dire qu’il n’est pas toujours possible de se dispenser d’assister à un rite étranger, ne serait-ce que pour des raisons de simple politesse, comme dans le cas de l’assistance à un mariage ou à un enterrement par exemple. Dans un tel cas, il suffit évidemment de garder une attitude neutre pour que cela ne puisse avoir aucun inconvénient grave ; mais je dis bien une attitude neutre, et non pas hostile, ce qui d’abord n’aurait aucune raison d’être, et ensuite serait le meilleur moyen de s’attirer en retour des réactions déplaisantes, pour ne pas dire plus. – Mais le cas de la communion pascale, dont vous parlez aussi, est quelque chose de tout différent, et, en réalité, la question ne peut même pas se poser, puisqu’il y a là des conditions imposées par l’Église catholique et qu’il est impossible de remplir. Schuon, il y a déjà longtemps, m’avait dit que certains lui avaient posé précisément cette même question et je lui avais répondu ce que je viens de vous dire, qui me paraît rendre inutile toute autre considération.
Je suis heureux de voir que, malgré tout, vous ne vous laissez plus troubler outre mesure par toutes les histoires plus ou moins désagréables dans lesquelles, comme vous le dites, il faut assurément faire la part de ce qui est dû aux circonstances défavorables ; personne ne peut faire que nous ne soyons pas dans la pire époque du Kali-Yuga
, hélas !
Je m’excuse d’avoir dû vous écrire un peu rapidement ; si j’ai oublié quelque chose, rappelez-le moi la prochaine fois. J’espère d’ailleurs que vous pourrez être moins longtemps sans me récrire ; ne vous inquiétez pas de la forme que vous donnez à vos réflexions, cela a peu d’importance au fond…
J’ai été assez fatigué ces derniers temps, et même il y a des moments où je le suis encore ; mais je crois qu’il ne me sera pas facile de prendre du repos cette année, surtout avec l’arrangement du “Roi du Monde” qui va me demander plus de temps que je ne l’aurais cru tout d’abord.
Merci encore, et bien cordialement à vous.
Каир, 4 апреля 1938 г.
(перевод на русский язык отсутствует)