Le Caire, 15 janvier 1937
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre du 3 janvier, et, avant tout, je vous remercie bien vivement pour son contenu ; c’est vraiment bien aimable à vous de penser ainsi à moi au milieu de toutes les occupations que vous avez en ce moment ; j’avais su en effet par Clavelle combien vous étiez pris ces temps-ci par des travaux de réinstallation de vos magasins. – Merci aussi pour vos bons vœux ; je vous adresse tous les miens à mon tour, en m’excusant s’ils doivent vous parvenir avec tant de retard…
Oui, il faut souhaiter que cette nouvelle année soit moins “agitée” pour nous que la précédente, et qu’il ne s’y reproduise plus de ces incidents plus ou moins désagréables. – Allar m’a envoyé une carte pour m’informer de sa réinstallation à Roquebrune ; j’en ai profité pour lui écrire encore quelques mots d’“encouragement”, et j’apprends, par la dernière lettre de Clavelle, qu’il promet maintenant de donner cette année aux Études Traditionnelles quelques “Hymnes Vêdântiques” et l’“Introduction au Sânkhya” ; il semble donc qu’il y ait quelque amélioration de ce côté. – Quant à P. Gentil, je n’ai pas eu d’autres nouvelles de lui directement, mais ce que Clavelle lui a écrit semble avoir eu un bon résultat, à en juger par la réponse qu’il y a fait ; il y a seulement la question de ses relations avec Schuon qui reste encore un point noir, car je crois bien qu’il ne s’est rien produit de nouveau à cet égard. – Je ne suis pas étonné de ce que vous me dites pour Schuon et sa correspondance, puisque je suis moi-même souvent bien des mois sans rien recevoir de lui ; il est d’ailleurs certain que ses allées et venues journalières entre Mulhouse et Thann ne doivent pas lui laisser beaucoup de temps libre, et de plus il se plaignait, il y a quelque temps, d’une fatigue de la vue qui l’empêchait de travailler le soir.
J’ai appris que Chabot se proposait d’aller faire un tour à Amiens ; a-t-il réalisé ce projet ? Il semble toujours bien incertain et changeant dans tout ce qu’il veut faire…
Meyer m’a en effet envoyé dernièrement un long questionnaire sur la
, les genres de placements autorisés et interdits, etc. ; j’y ai répondu aussi exactement que je l’ai pu, en me basant sur ce qui se fait habituellement ici. Il est certain que tout cela n’est que secondaire, comme vous le dites, bien qu’une forme traditionnelle doive être prise dans tout son ensemble (je ne parle pas de choses telles que le costume, etc., qui n’ont absolument aucun caractère d’obligation) ; en tout cas, il faut reconnaître que tout cela est assez difficile à adapter à la vie dans un milieu européen, surtout avec toutes ses complications actuelles, et je crois qu’il ne faut pas vouloir s’attacher à trop de détails, d’autant plus que la règle générale, à cet égard, est de se tenir toujours dans les limites de ce qui peut être fait raisonnablement.
Clavelle m’a dit la même chose qu’à vous quant aux dernières informations qu’il a eues au sujet de l’“Estoile Internelle” ; il est certain que ce n’est pas très encourageant ; il est vrai que des gens peuvent très bien transmettre quelque chose à quoi eux-mêmes ne comprennent plus rien, mais encore faut-il que du moins ils consentent à cette transmission ; enfin, pour cela comme pour beaucoup de choses, il faut encore patienter pour voir ce qui en sortira… Il n’empêche que je ne serais pas fâché, moi non plus, d’être fixé là-dessus, d’autant plus que c’est la première fois que je vois quelque chose de sérieux dans tout ce qu’on raconte de côté ou d’autre sur la survivance d’une initiation chrétienne !
Il va tout de même falloir que je me décide à vous renvoyer un de ces jours l’“Armature métaphysique”, car je ne vois toujours aucune occasion d’envoyer des livres à Paris, et cela risquerait de se faire attendre encore bien longtemps…
J’en viens aux questions de la fin de votre lettre : le ternaire Sat-Chit-Ânanda est certainement, dans la doctrine hindoue, ce qui a le plus de similitudes avec la Trinité chrétienne; cependant, je me demande s’il est si facile d’établir la correspondance terme à terme : le Verbe, en tant qu’il est identifié à la Sagesse, semblerait devoir s’assimiler à Chit
, qui pourtant, d’un autre côté, constitue le lien entre les deux autres termes comme il est dit que le S t
Esprit l’est entre le Père et le Fils. C’est d’ailleurs la question du S t
Esprit surtout qui constitue un point très obscur et sur lequel les théologiens eux-mêmes semblent assez peu fixés ; en tout cas, il est difficile de tirer de tout ce qu’ils en disent quelque chose de bien net… En tout cas, il est évident que, suivant les points de vue, il peut y avoir une multitude de façons d’envisager des attributs divins formant un ternaire, et que, même quand il y a une certaine correspondance, celle-ci peut n’être encore que partielle et valable seulement sous certains rapports. – D’autre part, il est exact qu’il y a une analogie entre la distinction des attributs divins et celle de la personnalité des différents êtres dans le principe ; on pourrait même se demander jusqu’à quel point ce ne sont pas là simplement deux aspects ou deux applications d’une seule et même chose.
Il n’y a certainement, dans ce que j’ai écrit et que vous rappelez, rien qui soit en contradiction avec le point de vue de Shankarâchârya, il faut seulement comprendre que les autres points de vue, comme celui de Râmâniya par exemple, tout en allant moins loin et moins profondément, sont tout de même vrais aussi à leurs niveaux respectifs ; l’essentiel est de toujours bien savoir à quel degré chaque chose doit se situer.
Quant à votre dernière remarque au sujet du panthéisme, la réponse est bien simple : c’est que le panthéisme, simple théorie philosophique, se rapporte uniquement au monde manifesté et nie la transcendance du Principe par rapport à celui-ci ; c’est là, en somme, sa définition même, et c’est pourquoi il n’est en somme qu’une variété d’“immanentisme”. Quand nous nous plaçons au-delà de la manifestation, nous sommes, par là même, aussi loin que possible du point de vue du panthéisme, auquel ce domaine est complètement fermé, si bien qu’on pourrait dire que le fait même de l’envisager implique à lui seul la négation du panthéisme. Il ne faut d’ailleurs jamais oublier que tous les points de vue philosophiques, même quand ils ne sont pas aussi radicalement faux que celui-là, sont du moins toujours quelque chose de très borné, et que, pour ce qui les dépasse, il n’y a évidemment lieu de parler ni d’accord ni de désaccord, puisqu’il s’agit alors de quelque chose qu’ils ignorent purement et simplement.
Bien cordialement à vous.
Каир, 20 ноября 1937 г.
(перевод на русский язык отсутствует)