Le Caire, 29 mars 1936
Cher Monsieur,
Reçu jeudi votre lettre du 19 mars. – Je suis content, tout d’abord, de savoir que tout s’est bien passé en ce qui concerne Lovinescu et qu’il vous a produit très bonne impression. Je pense que Clavelle l’aura vu et m’en parlera aussi dans sa prochaine lettre ; quant à Préau, il devait être encore en Allemagne, …à moins que les événements ne l’aient décidé à revenir plus tôt qu’il ne l’avait envisagé. – Je vois qu’il n’y a plus d’utilité à ce que je transmette à Lovinescu le résultat de l’interprétation de son thème, puisque c’est déjà fait ; en somme, je ne crois pas qu’il y ait un grave inconvénient à ce qu’il sache que c’est à vous que j’avais demandé cela… En somme, il semble que ce que vous avez trouvé soit exact sur la plupart des points ; pour le mariage d’Avramescu, c’est bien ce que je vous ai écrit dans ma dernière lettre. Pour ce qui est du reproche que Lovinescu fait à Avramescu, il faut dire que celui-ci a fait ce qu’il a pu pour se rattacher effectivement à la tradition judaïque pour l’observance des rites, mais qu’il a dû constater une véritable incompatibilité avec sa nature ; maintenant, lui et sa femme sont bien décidés à demander leur rattachement à l’Islam, et il va sans doute écrire prochainement à Schuon (je lui ai dit d’adresser sa lettre chez vous, puisque je n’ai pas d’autre adresse) ; et, d’après ce qu’il m’écrit, il est probable que plusieurs autres suivront… Ce qu’il a de son côté contre Lovinescu, c’est surtout qu’il trouve chez celui-ci une inaptitude à participer à un travail en groupe ; il paraît d’ailleurs que Lovinescu reconnaît lui-même qu’il préfère travailler isolément. Au fond, tout cela n’est pas très grave, et il serait à souhaiter, surtout avec l’adhésion à une même tradition, que cela n’empêche pas une entente entre eux, chacun restant naturellement libre d’exercer son activité de la façon qui convient le mieux à ses aptitudes… – Quant aux histoires de magie ou autres, il y a déjà plusieurs années qu’Avramescu a laissé tout cela de côté. Il y a 2 ans, il avait déjà eu l’idée de chercher du côté de l’Islam ; il avait écrit à ce sujet à Probst-Biraben, mais il en a reçu une réponse tellement vague et évasive qu’il n’a pas insisté !
Je ne sais pas du tout qui est M. Meyer, dont personne jusqu’ici ne m’a jamais parlé en dehors de vous ; d’où est-il donc ? S’il n’y a qu’un an qu’il a commencé à s’intéresser à nos études, cela me paraît un peu rapide ; enfin, on verra bien…
Pour le journal, je vois que, malgré la sortie du 1er nº, vous n’avez toujours pas une confiance excessive ; mais du moins, comme vous le dites, on va peut-être tout de même savoir bientôt à quoi s’en tenir. – Ce qui est tout à fait stupéfiant, par exemple, c’est l’histoire des promesses faites par M. Ragout et niées ensuite ; et je m’explique mieux maintenant les scrupules dont Allar avait fait part à Clavelle. Il n’est vraiment pas admissible que tout retombe toujours sur vous, et surtout quand d’autres ont pris des engagements aussi formels. Enfin, c’est très bien de la part de Chabot d’avoir offert de se substituer aux “défaillants” ; il est d’ailleurs certain que cela vaut mieux que de faire toutes ces dépenses inutiles dont il serait bien à souhaiter qu’il arrive à se corriger, surtout si elles sont hors de proportion avec ses moyens réels…
Pour Bâle, Burckhardt, dans ses lettres, a fait quelques allusions à ces ennuis où il se pourrait bien que certaines imprudences aient été en effet pour quelque chose… D’un autre côté, il y a aussi le fâcheux voisinage de Dornach ; je pense que Lovinescu vous en aura parlé ; il semble qu’il y ait là des influences vraiment “diaboliques”, ce qui confirme d’ailleurs ce que j’avais déjà entendu dire de certaines évocations de Steiner. – Mais, pour en revenir aux imprudences, j’avoue ne pas comprendre mieux que vous la façon d’agir de Schuon en certaines circonstances (l’histoire de Mme
K. par exemple) ; cela semble bien indiquer qu’il ne se rend pas suffisamment compte de certaines contingences ; il est probable que cela viendra avec le temps, mais, en attendant, cela peut avoir des conséquences plus ou moins désagréables ; et ce qui est fâcheux, c’est que, par […]
Burckhardt me fait l’effet d’être beaucoup plus “méthodique” que Schuon ; mais ce que Lovinescu vous a dit à son sujet m’étonne un peu, car je ne me suis jamais aperçu de cela dans sa correspondance. En tout cas, on dit tout à fait couramment ici que quiconque désire le Paradis ou craint l’Enfer est encore bien loin d’être réellement “mutaçawwuf”…
J’ai répondu dans ma dernière lettre à la question concernant l’“impeccabilité” des prophètes ; vous aurez donc vu que la doctrine n’est pas précisément telle que Schuon l’a présentée, puisque cela s’applique à tous les prophètes sans exception.
Je ne vois pas trop à quoi Schuon a voulu faire allusion dans ce qu’il a dit au sujet de son article sur l’oraison (article que j’ai d’ailleurs trouvé très bien) ; cela me rappelle un reproche de ce genre que Barlet adressait autrefois à Matgioi ; et je me suis toujours demandé s’il n’y avait pas là, pour une bonne part, une simple querelle de mots…
Maintenant, pour ce qui semble vous causer une certaine gêne, il faut dire d’abord que naturellement une forme traditionnelle doit être prise comme un tout, l’exotérisme représentant un point d’appui nécessaire pour ne pas “perdre terre” ; et il est probable que, dans une organisation initiatique chrétienne du moyen-âge, vous auriez eu à peu près la même impression que celle que vous avez actuellement. – D’un autre côté, comme je l’ai dit bien souvent, il ne faut pas oublier que ce qui est l’essentiel, c’est le rattachement initiatique et la transmission de l’influence spirituelle ; cela fait, chacun doit surtout travailler par lui-même, et de la façon qui lui convient le mieux, pour rendre effectif ce qui n’est encore que virtuel. Il va de soi qu’il vaudrait mieux avoir le choix entre une diversité de méthodes permettant à chacun d’être aidé aussi complètement qu’il se peut, mais malheureusement ce n’est pas le cas actuellement ; en tout cas, ce qui est destiné à être une aide ne doit jamais devenir un empêchement pour personne. – J’ajoute que Schuon est très excusable de ne pas envisager peut-être suffisamment l’adaptation qu’il faudrait pour chacun, car il est évident que cela demande une expérience qu’il ne peut avoir encore ; et je vois d’ailleurs que vous comprenez cela très bien ; mais il est à craindre que d’autres ne le comprennent pas comme vous… Il faut pourtant espérer que tout cela s’arrangera peu à peu ; il faut bien penser qu’il s’agit en somme d’un “début”, dans des conditions qui ne s’étaient encore jamais présentées jusqu’ici.
Pour le balancement du dhikr
, S. Ibrahim m’a déjà posé certaines questions auxquelles j’ai répondu ; en somme, on peut dire que cela est lié d’une façon générale à la question du rythme, et que, en outre, ces mouvements ont par eux-mêmes une certaine action sur les centres subtils.
Je n’ai pas de données particulières sur les événements du moment ; mais il est certain que tout cela est loin d’être rassurant, et on a de plus en plus l’impression que la période finale du cycle pourrait bien réellement ne pas être très éloignée. – À cet égard, votre remarque sur la découverte de Pluton est curieuse ; mais comment et pourquoi cette planète a-t-elle été ainsi nommée ? Du reste, la même question se pose aussi pour Uranus et Neptune ; il n’y a en effet là rien de traditionnel, mais il se peut tout de même que ceux qui ont donné ces noms aient été influencés inconsciemment.
Je n’avais jamais remarqué ce que vous me signalez pour les lames du Tarot et les mots sanscrits en rapport avec leur sens ; je ne sais pas au juste ce qu’il peut y avoir là, et il faudra que j’y repense…
Sans doute aurai-je bientôt des nouvelles de votre voyage à Paris.
J’ai été dérangé plusieurs fois en vous écrivant, mais j’espère n’avoir rien oublié d’important. – Merci pour les coupons.
Bien cordialement à vous.
Каир, 17 мая 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)