Le Caire, 22 mars 1936
Cher Monsieur,
J’ai reçu mercredi votre lettre des 4 à 8 mars, en bon état cette fois ; il est vrai que l’enveloppe est beaucoup plus forte et plus solide que celles dont vous vous serviez précédemment. – Merci pour les coupons. – Quelques jours plus tôt, j’ai reçu également le nº de l’“Illustration” que vous m’aviez annoncé ; ce que vous y avez marqué est en effet bien significatif en ce qui concerne l’époque actuelle…
Merci pour les renseignements astrologiques. – Juste en même temps, j’ai reçu une lettre de Bâle m’annonçant que V. Lovinescu y était depuis plusieurs jours et qu’il repartait pour Amiens (le 11) ; vous l’aurez donc vu peu après m’avoir écrit, et vous aurez sans doute pu ainsi vous rendre compte si certaines des indications le concernant sont exactes. Je ne sais d’ailleurs pas où lui écrire actuellement pour lui parler de cela, et, en tout cas, il serait un peu tard maintenant ; mais peu importe, puisque le résultat est en somme assez favorable. J’ai été un peu surpris de la rapidité de ce voyage, car il ne m’avait pas dit quand il comptait l’entreprendre ; il faut croire qu’il se sera décidé assez subitement… D’un autre côté, je me demande s’il se sera arrêté à Paris ; Clavelle aurait bien voulu le voir pour achever de s’entendre avec lui au sujet de la publication de son travail ; c’est toujours beaucoup plus facile de vive voix que par correspondance. Enfin, je me demande aussi comment va s’être arrangée la question de son logement à Amiens ; il est bien évident que vous ne pouvez pas à chaque instant recevoir ainsi quelqu’un chez vous, et je ne crois tout de même pas que personne puisse vous faire des reproches à cet égard ! La vérité est que la plus grande partie de tout cela retombe sur vous, et je m’en aperçois de plus en plus ; comment les autres peuvent-ils se dégager aussi facilement et oublier même ce qu’ils ont promis ? Il y a là quelque chose que je trouve vraiment étonnant ; et puis, pour ce qui est des voyages de Schuon, je ne comprends pas très bien non plus… De Bâle, on me dit aussi n’avoir de ses nouvelles que par moi ; je ne devine pas les raisons de ce silence ; et il est certain aussi qu’il pourrait bien m’écrire lui-même pour épargner un peu votre temps… C’est dire que je pense tout à fait comme vous sur tout cela ; et je vous remercie encore de me tenir si exactement au courant.
Quant à l’affaire du journal, bien que cela paraisse enfin mis en train, ce que vous m’en dites ne me produit pas trop bonne impression ; qui peut savoir s’il y a réellement les fonds nécessaires et si les collaborateurs seront payés ? On verra bien d’ici quelque temps, mais je crois qu’en tout cas vous faites mieux de vous abstenir de toute intervention dans cette affaire, qui semble vraiment menée en dépit de tout bon sens… – Sûrement, il y a dans toutes ces incohérences quelque chose qui doit tenir aux conditions même de la vie actuelle en Europe, mais ce n’en est pas moins fâcheux pour cela…
Ce que vous me dites de Chabot donne l’impression d’une mentalité un peu enfantine, mais enfin lui du moins ne paraît pas devoir être bien gênant. – Quant à Allar, entre nous, il me semble que Schuon a un peu à son égard la même prévention qu’à l’égard de Préau ; il doit y avoir à cela quelque raison dont, bien entendu, il ne se rend pas compte lui-même, et que je ne démêle pas exactement non plus, mais qui est probablement la même dans les deux cas…
L’idée d’un recrutement étendu ne me paraît pas du tout à encourager, car c’est toujours au détriment de la qualité, et cela ne peut que gêner tout travail sérieux ; même ici, cela n’est que trop facile à constater ; à plus forte raison en Europe !
Je reviens aux horoscopes : pour M. Avramescu, je ne vois pas trop ce que peuvent être ses tendances au “sectarisme” ; j’ai seulement constaté qu’il paraissait peu disposé à faire des concessions sur des questions de principe, et il se peut que ce soit pour quelque chose dans certaines difficultés qu’il rencontre ; mais je ne pense pas qu’il y ait à lui en faire reproche, bien au contraire… Pour le reste, il n’y a qu’un point sur lequel je peux vous renseigner : il est marié (il a même eu un enfant qu’il a perdu au bout de quelques mois), mais il ne s’agit certainement pas d’un mariage riche ; cela est d’ailleurs tout à fait secondaire, et je ne vous le signale qu’à titre d’information, au cas où cela pourrait vous aider à retrouver autre chose.
Pour votre question concernant la vie du Prophète, la conception la plus orthodoxe est que l’impeccabilité appartient réellement à tous les prophètes, de sorte que, si même il se trouve dans leurs actions quelque chose qui peut sembler choquant, cela même doit s’expliquer par des raisons qui dépassent le point de vue de l’humanité ordinaire (remarquez d’ailleurs que, à un degré moindre, cela s’applique aussi aux actions de tous ceux qui ont atteint un certain degré d’initiation). D’un autre côté, la mission d’un rasûl
, par là même qu’elle s’adresse à tous les hommes indistinctement, implique une façon d’agir où n’apparaissent pas les réalisations d’ordre ésotérique (ce qui constitue d’ailleurs une sorte de sacrifice pour celui qui est revêtu de cette mission). C’est pourquoi certains disent aussi que ce qui serait le plus intéressant au point de vue initiatique, s’il était possible de le connaître exactement, c’est la période de la vie de Mohammed antérieure à la risâlah
(et ceci s’applique également à la “vie cachée” du Christ par rapport à sa “vie publique” : ces deux expressions, en elles-mêmes, s’accordent du reste tout à fait avec ce que je viens de dire et l’indiquent presque explicitement). Il est d’ailleurs bien entendu que, comme vous le dites, les considérations historiques n’ont pas d’intérêt en elles-mêmes, mais seulement par ce qu’elles traduisent de certaines vérités doctrinales. – Enfin, on ne peut pas négliger, dans une tradition qui forme nécessairement un tout, ce qui ne concerne pas directement la réalisation métaphysique (et il y a de tels éléments dans la tradition hindoue comme dans les autres, puisqu’elle implique aussi, par exemple, une législation) ; il faut plutôt s’efforcer de le comprendre par rapport à cette réalisation, ce qui revient en somme à en rechercher le “sens intérieur”.
Bien cordialement à vous.
Каир, 27 апреля 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)