Le Caire, 9 mars 1936
Cher Monsieur,
Je viens de recevoir votre lettre des 24-28 février ; que de remerciements ne vous dois-je pas cette fois encore pour son contenu ! – Il faut que je vous dise que l’enveloppe est arrivée tout entourée de papier gommé, avec la mention “trouvée déchirée” ; mais, fort heureusement, rien n’avait été pris, pas même les coupons postaux ; je suppose donc que cela est purement accidentel, et peut-être dû simplement au volume de la lettre qui a pu faire éclater l’enveloppe…
Vous êtes bien aimable de me tenir aussi complètement au courant, et je crois que réellement il n’y a que vous qui puissiez le faire régulièrement, si ce n’est abuser de votre temps. – Merci aussi d’avance pour les horoscopes ; j’espère qu’il ne viendra tout de même pas trop souvent de pareilles demandes, afin de ne pas trop vous encombrer !
Vous serez bien aimable de remercier pour moi Allar de sa lettre (j’ai répondu à la précédente il y a une dizaine de jours), et de lui transmettre mes félicitations pour son admission dans l’Ordre.
Le séjour qu’a fait Schuon chez M. Ragout me paraît une bonne chose, en ce sens qu’il lui a permis de se rendre compte de ce qu’il en était au juste et de voir par lui-même que vous n’exagériez rien ; espérons que, son appréciation étant ainsi modifiée, les choses n’en iront que mieux ! – Quant au journal, l’annonce de sa reprise ne m’enchante pas trop, comme vous pouvez le penser ; mais qui peut savoir si c’est définitif cette fois ou s’il n’y aura pas encore de nouvelles vicissitudes ?
J’avais bien eu l’impression, par les dernières lettres de Clavelle, qu’il y avait encore des choses qui l’avaient heurté (alors que je n’ai rien remarqué de tel cette fois chez Préau) ; mais c’était beaucoup moins explicite que ce qu’il a écrit à Allar, et beaucoup plus “atténué”… Tout cela est bien ennuyeux encore, et, malgré tout ce qu’on peut faire, je ne vois vraiment pas trop comment on pourrait arriver à éviter tout froissement. Il y a sûrement quelque chose de paradoxal dans la situation présente de Clavelle et de Préau, vis-à-vis de tous les autres ; mais peut-on en attribuer la faute à quelqu’un ? C’est bien plutôt, il me semble, celle des circonstances ; et puis (mais gardez ceci pour vous) leur aversion pour tout groupement (qui est poussée chez Clavelle jusqu’à un point presque maladif), n’y est-elle pas un peu pour quelque chose aussi ? Vous me direz ce que vous en pensez… – D’un autre côté, il y a cette question d’“infaillibilité” sur laquelle Schuon a peut-être tort de tant insister, et non pas seulement pour ne choquer personne, mais aussi parce que, si la chose est juste en principe, il est bien difficile, en fait, de délimiter exactement le domaine auquel elle doit s’appliquer, dès lors que toutes sortes de contingences interviennent… D’une façon générale, il semble que Schuon ait une tendance naturelle à être un peu trop “absolu” dans ses affirmations ; cela se voit aussi dans ce que vous me rapportez au sujet de la “piété”, et qui ne me paraît pas tenir suffisamment compte de la diversité réelle des “voies”. Je prends note de votre suggestion de tâcher de mettre un peu cette question au point, quoique je ne voie pas très bien, pour le moment, sous quelle forme il serait possible de le faire ; pour ne rien déformer dans un sens ou dans l’autre, c’est assez complexe ; peut-être la question des “influences spirituelles” pourrait-elle tout de même être l’occasion de quelques précisions…
Clavelle m’a écrit aussi que Schuon lui avait dit qu’il ne trouvait pas que Pellini soit tout à fait à écarter, et j’avoue que cela m’avait plutôt étonné ; outre son déséquilibre manifeste (il suffit de voir ses lettres), il y a chez lui une influence psychique héritée de la personne dont je vous ai parlé, et qui est certainement d’une espèce plutôt dangereuse. – Je n’ai malheureusement aucune indication pour son thème.
En ce qui concerne Chabot, par contre, l’amélioration que vous constatez déjà chez lui montre qu’il y avait tout intérêt à le tirer de son milieu, et aussi que l’accomplissement des rites ne peut être que très profitable pour lui ; il est vrai qu’il n’en est peut-être pas de même dans certains cas (ceci pour ce que vous me dites au sujet de M. Ragout), car il peut y avoir, momentanément tout au moins, certaines réactions psychiques plus ou moins désordonnées chez ceux qui ne sont pas suffisamment préparés… et dont le tempérament s’y prête.
Il est très vrai que je n’aime pas beaucoup donner des conseils, surtout proprement “individuels” ; le cas n’est pas tout à fait le même quand il s’agit de choses qui peuvent avoir une portée d’ordre plus général… – À ce propos, vous serez bien aimable de dire à Schuon que j’ai reçu une lettre des “voyageurs”, non plus de Tahiti, mais des îles Marquises, m’annonçant qu’ils devaient s’embarquer pour l’Europe vers le milieu de février ; ils sont donc sans doute en route maintenant, de sorte que, jusqu’à nouvel ordre, je ne sais pas où leur répondre. Ils ont eu de l’Océanie une impression de moins en moins favorable ; et ils s’excusent de s’être lancés dans cette aventure d’une façon “irréfléchie” et sans m’en avoir avisé !
Pour la question du “balancement”, je ne sais pas si la tradition dont il s’agit est bien authentique, mais, en tout cas, il faudrait savoir à quoi elle s’applique au juste, et il est probable que ce doit être uniquement à la prière, car, pour tout le reste, personne ne paraît en tenir compte ; et d’ailleurs, en ce qui concerne le dhikr
, le balancement a des raisons plus spéciales. Il faut beaucoup se méfier de toutes les opinions des Wahabites, qui ont un esprit en quelque sorte “protestant”, et qui, du reste, sont des adversaires déclarés de tout ce qui est d’ordre ésotérique.
Je ne connais pas l’“Armature métaphysique” de Warrain, mais seulement la “Synthèse concrète” et l’“Espace” ; il est probable que ce doit être du même genre, c’est-à-dire en dépit du titre, beaucoup plus philosophique que réellement métaphysique (comme d’ailleurs Wronski lui-même, dont Warrain s’inspire surtout dans tout ce qu’il écrit).
Évidemment, les exposés doctrinaux, quels qu’ils soient, ne peuvent jamais avoir qu’un caractère de “préparation”, et ils ne peuvent pas avoir l’action directe qu’ont les rites ; mais, tout de même, je ne pense pas que ce soit une raison pour les négliger. – Pour la question des langues, il est certain que, d’une façon générale, la traduction des textes sanscrits ne soulève pas autant de difficultés, ni d’un genre aussi particulier, que celle des textes arabes (et hébreux également). Quant à l’utilité que la connaissance de l’arabe peut avoir pour chacun de vous, cela dépend évidemment de bien des circonstances ; pour vous-même, si vous devez avoir le rôle d’ imâm
, cette étude a par là même une raison d’être plus spéciale…
Pour l’astrologie, votre idée au sujet de l’influence des planètes “nouvelles” qui serait en rapport avec les inventions modernes me paraît intéressante ; il y aurait sans doute quelque chose à approfondir de ce côté. – Pour recueillir des renseignements précis sur l’astrologie et les autres sciences traditionnelles, il faudrait pouvoir y consacrer beaucoup de temps ; même ici, tout cela est certainement beaucoup plus négligé qu’autrefois ; ceux qui s’en occupent encore ne le font que pour eux-mêmes et n’ont rien de commun avec les “professionnels”…
Quant au Tarot, j’admets volontiers qu’il puisse donner des résultats valables dans le sens que vous dites ; seulement, son maniement n’est peut-être pas exempt de tout danger, à cause des influences psychiques qu’il met certainement en jeu ; j’en dirai autant de certains autres procédés, comme la géomancie par exemple ; mais, dans le cas du Tarot, cela se complique de la question de son origine particulièrement douteuse… Je ne sais d’ailleurs pas du tout où on pourrait trouver quelques données là-dessus, à moins que ce ne soit chez les Bohémiens, car il faut dire que, en dehors de l’Europe, le Tarot est une chose complètement inconnue ; tout son symbolisme a d’ailleurs une forme spécifiquement occidentale.
Je n’ai pas encore reçu le nº de l’“Illustration” que vous m’annoncez ; le courrier est toujours assez irrégulier, et les imprimés surtout ont souvent bien du retard…
L’histoire de Chabot à la Société Théosophique est vraiment peu ordinaire ; je pense que le personnage qu’il a rencontré doit s’appeler Warocquier, car je connais ce nom, sans d’ailleurs pouvoir y rattacher rien de précis. C’est bien dommage en effet que la chose n’ait pas été poussée plus loin ; à quelle époque cela remonte-t-il ? – J’ai appris dernièrement qu’on faisait de nouveau courir le bruit que j’étais à Paris, ce qui se reproduit périodiquement, et que certains assuraient même m’y avoir vu dans une réunion ; y aurait-il quelque rapport entre toutes ces histoires ? – Je me souviens aussi que, il y a 8 ou 10 ans, c’est-à-dire quand j’étais encore en France, on m’avait raconté que des lettres étaient adressées à mon nom dans un hôtel de Bordeaux, où il y avait effectivement quelqu’un qui les recevait. En rapprochant tout cela, je serais tenté de croire qu’il y a réellement quelqu’un qui se fait passer pour moi ; mais qui, et pourquoi ? La seule chose certaine, c’est qu’il y a là-dessous des intentions qui n’ont rien de bienveillant ; et je remarque encore, à ce propos, que l’assertion que “je voyage beaucoup” (vous savez ce qu’il faut en penser !) s’est déjà trouvée en toutes lettres dans une des attaques les plus perfides qui aient été dirigées contre moi ; cela aussi n’est-il qu’une coïncidence ? Mais qu’est ce que tout cela peut bien vouloir dire au juste ? Je vous avoue que je ne serais pas fâché si tout cela pouvait arriver à être éclairci un jour ou l’autre…
Merci encore mille fois, et bien cordialement à vous.
Каир, 17 апреля 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)