Le Caire, 23 février 1936
Cher Monsieur,
J’ai reçu hier votre lettre du 12 février, et je suis heureux de voir que les nouvelles que vous me donnez sont plus rassurantes cette fois. Je savais déjà que Schuon n’avait vu personne à son passage à Paris, et aussi qu’il avait ensuite écrit à Préau ; on s’est étonné, à Paris, qu’il puisse craindre qu’on soit mal disposé à son égard ; enfin, je veux croire que tout cela est arrangé maintenant…
Pour Chabot, Clavelle m’a dit qu’il l’a revu, et que, bien que prévenu, il ne voit toujours rien de tellement inquiétant chez lui ; cela concorde donc en somme avec ce que Schuon me dit de son côté, et il faut espérer que vos premières craintes auront été exagérées. D’un autre côté, le résultat de l’examen médical est plutôt rassurant aussi ; dans ces conditions, le mieux est assurément qu’il reste à Amiens s’il est possible, comme il le semble, que cela aide à l’amélioration de son état.
Pour le recrutement, d’une façon générale, je pense qu’on ne saurait être trop prudent, et que surtout il ne faut jamais viser à la quantité. – à ce sujet, j’avoue que je ne comprends pas très bien l’idée de Schuon pour la liste des abonnés de Chacornac (que d’ailleurs je crois celui-ci fort peu disposé à communiquer à qui que ce soit !). D’abord, je ne pense pas qu’on puisse tirer grand’chose de valable des noms en langues européennes ; ensuite, on ne peut toujours pas aller offrir un rattachement à des gens qui ne l’ont pas demandé…
Pour la bague du C te de Clermont-Tonnerre, je pensais, d’après ce qu’il vous avait dit, qu’il devait y avoir autre chose que cela, car tout le monde peut toujours composer une formule de ce genre en y mettant son propre nom, et, si elle peut avoir une certaine valeur de “protection”, elle ne paraît pas pouvoir justifier l’admission “de droit” dans un milieu quelconque ; peut-être le C te a-t-il compris inexactement ce qui lui a été dit à ce sujet.
Ce que Schuon vous a dit de Préau, il me l’avait déjà écrit ; malgré tout, je persiste à penser qu’il y a là quelque prévention… Quant à Allar, comme je le connais beaucoup moins, il m’est naturellement plus difficile de me prononcer en ce qui le concerne.
Pour le nommé Pellini, le mieux est certainement de ne pas lui répondre, ou tout au moins de lui répondre seulement en quelques lignes assez sèches, de façon à bien lui montrer qu’on n’a pas le temps ; c’est ce que je fais, et de cette façon il me laisse à peu près tranquille, ne m’envoyant que de loin en loin quelques élucubrations généralement incompréhensibles (il aurait voulu en faire insérer dans le Voile
!).
C’est un pauvre garçon quelque peu exalté, qui d’ailleurs, par lui-même, serait sans doute assez inoffensif ; mais lui et sa femme ont été sous l’influence d’une singulière personne nommée Cécile Renard, qu’ils appellent “leur mère spirituelle”, et sur laquelle Tamos, qui l’a connue, m’a donné autrefois de curieux renseignements…
C’est moi qui ai écrit en dernier lieu à Pierre Georges et à Jenny ; dans leurs lettres auxquelles j’ai répondu, ils ne parlaient pas de revenir en Europe, mais de passer aux Îles sous le Vent, où ils semblaient penser pouvoir s’établir plus facilement qu’à Tahiti ; cela doit remonter à 4 ou 5 mois, et, depuis lors, je ne sais pas du tout ce qu’il en est advenu. En somme, je crois qu’ils feraient bien mieux de revenir que de rester ainsi isolés ; mais il ne m’est guère possible de leur donner un avis tant qu’ils ne me le demandent pas ; du reste, comme vous le savez sans doute, ils se sont lancés dans cette aventure avant que j’en ai été informé..
Je souhaite encore que Schuon puisse trouver une situation à Amiens même plutôt qu’à Paris ; ce que vous envisagez pour lui chez un architecte n’a-t-il donc pas pu s’arranger ? – Quant au journal, il y a là quelque chose d’assez incompréhensible, pour moi tout au moins, et je crois que le mieux est de ne plus y compter ; vous savez d’ailleurs que toute autre solution me paraîtrait préférable à celle-là…
En ce qui me concerne, je ne vois vraiment guère la possibilité d’aller en France ou en Suisse d’ici longtemps encore ; pour de multiples raisons, il vaut beaucoup mieux que je ne bouge pas d’ici jusqu’à nouvel ordre. – À ce propos, je ne sais plus si je vous ai dit que, ces temps-ci, on faisait de nouveau courir le bruit que j’étais à Paris ; je me demande toujours à quoi tendent ces racontars qui se reproduisent périodiquement !
Le fait de prier les yeux ouverts me paraît s’expliquer très naturellement si l’on pense qu’il ne s’agit pas d’un rite dans lequel on doive s’isoler, tout au contraire (la nécessité même de l’orientation vers un centre commun l’indique suffisamment). – L’emploi du chant dans les séances (qui n’est d’ailleurs pas général) se rapporte en somme à l’utilisation du rythme sous ses différentes formes. – J’ai en effet déjà parlé à Sidi Ibrahim de la question des mouvements accompagnant le dhikr
; je dois dire que je n’aime guère ici l’emploi du mot “danse”, à cause des confusions très profanes auxquelles il donne lieu inévitablement (du reste, en arabe, on ne dit jamais raqs en pareil cas).
J’espère n’avoir rien oublié d’important. – Merci pour les coupons.
Bien cordialement à vous.
Каир, 29 марта 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)