Le Caire, 4 décembre 1932
Cher Monsieur,
Me voilà bien en retard pour vous répondre et je vous prie de m’en excuser ; toutes sortes de circonstances indépendantes de ma volonté m’ont empêché de le faire plus tôt, sans parler de ma correspondance même qui est toujours terriblement chargée !
J’avais lu l’article de Maritain paru dans les “Études Carmélitaines” et dont vous me citez un passage ; il ne faut pas oublier que ces considérations se rapportent à un domaine entièrement différent de celui qui nous occupe. En effet, il ne s’agit là que de mystique ; or le point de vue des mystiques ne dépasse jamais les limites des possibilités individuelles (humaines) ; ce qui le prouve notamment, c’est que, chez eux, c’est toujours du “salut” qu’il est question, et jamais de la “Délivrance” ; et “Dieu”, au sens où ils l’entendent, est seulement le “Non-Suprême”. Tout cela existe réellement dans son ordre à son rang dans la hiérarchie des états d’être, mais n’a absolument rien à voir avec l’Identité Suprême.
Ce que vous dites par ailleurs me paraît généralement juste ; aussi je me contente de vous signaler les points où il me semble qu’il y ait encore quelque équivoque. Et, tout d’abord, je dois dire que je ne comprends pas très bien ce que peut être, même en la maintenant comme vous le faites à un point de vue relatif, la considération de l’“organisme synthétique” dont vous parlez ; une telle expression n’est sans doute pour vous qu’analogique, mais enfin je n’en vois pas bien la raison d’être. En tout cas, l’“Homo sum” que vous rappelez à ce propos ne peut guère s’appliquer ici, car il se rapporte évidemment à un point de vue tout individuel ; il n’y a plus ni “humain” ni “non-humain” dans l’état suprême.
Pour la production de la manifestation, l’analogie que vous empruntez à l’état de rêve est en somme correcte ; mais ce qui vient ensuite est beaucoup moins clair, et on ne voit pas bien à quel niveau se situe l’“Image” dont vous parlez. De plus, le mot “imitations”, en ce qui concerne les possibles, est sûrement impropre ; il serait beaucoup plus exact de dire “participations”. – Mais voici qui est peut-être plus grave : vous parlez après cela de la “vie de Dieu”, et ici je ne comprends plus du tout ; à moins que nous ne soyons tombés sans transition dans un domaine qui, cette fois, se trouverait être celui où se meuvent les mystiques. Dès lors qu’il s’agit de “vie”, nous ne sommes plus au niveau d’ Îshwara ou de l’Être pur, mais à celui d’ Hiranyagarbha
; autrement dit, nous sommes en pleine manifestation, et même déjà dans la manifestation individuelle (subtile) ; et pourtant il ne me semble pas que ce soit là ce que vous avez en vue…
Quant aux questions de la fin, je ne pense pas qu’elles puissent se poser tout à fait de cette façon, car je ne vois pas qu’il soit possible de parler d’un “état d’inconscience” : pourrait-on mettre de l’inconscience dans l’entendement divin, où les possibles sont de toute éternité ? Toute la difficulté vient peut-être de ce qu’on transporte un point de vue de “succession” là où il ne peut plus aucunement s’appliquer ; et, en y réfléchissant bien, on s’apercevrait sans doute qu’il n’y a pas de question du tout…
Veuillez excuser la trop grande brièveté de cette réponse ; j’ai peu de temps à moi, mais je n’ai pas voulu différer davantage encore.
Croyez toujours, je vous prie, cher Monsieur, ainsi que Monsieur Devîmes, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 29 января 1933 г.
(перевод на русский язык отсутствует)