Le Caire, 28 mai 1932
Cher Monsieur,
Excusez-moi d’avoir quelque peu tardé à répondre à votre lettre, qui s’est d’ailleurs croisée avec ma dernière réponse à M. Devîmes. Ma correspondance est de plus en plus chargée, et je n’arrive à en sortir que bien difficilement…
Je dois vous dire très franchement que ce que vous envisagez comme des solutions paraissant s’opposer, ce sont, tout simplement, des choses qui ne se rapportent pas au même ordre ou au même domaine ; chacune peut être vraie à son degré ou à son niveau, et l’essentiel est de la situer exactement. Je vois malheureusement là-dedans une certaine confusion entre l’individualité, manifestation transitoire et contingente, et la personnalité, principe transcendant et permanent ; veuillez, à ce sujet, vous reporter aux premiers chapitres de “L’Homme et son devenir selon le Vêdânta”. La personnalité ne “devient” rien, puisqu’elle est dans l’“éternel présent” ; et la “réalisation” ne peut consister qu’en une prise de conscience de ce qui est, d’une façon absolue et inconditionnée. Quant à parler d’“anéantissement”, je ne comprends pas…
Un état psychologique peut correspondre à un certain état préparatoire à la réalisation, mais, s’il n’est que psychologique, cela ne va pas encore bien loin. Du reste, tant qu’on n’est pas arrivé à dépasser toute dualité, qu’elle prenne la forme sujet-objet ou toute autre, on n’a pas encore abordé l’ordre “métaphysique” pur.
Pour la question du “Corps du Christ”, j’en ai déjà parlé à M. Devîmes : ici, nous ne sommes même pas au niveau de l’Être pur (qui n’est pas l’inconditionné), nous restons en plein manifesté, dans le domaine des possibilités cycliques. Surtout, qu’on ne confonde pas “salut” avec “délivrance" ; les deux existent, mais n’ont aucune commune mesure (voir la fin de “L’Homme et son devenir”).
Au point de vue cosmologique, comme je crois l’avoir dit aussi à M. Devîmes, il m’est difficile d’attribuer une importance quelconque à des hypothèses philosophiques, que ce soient celles du P. Leray ou de tout autre ; ce ne sont là que des conceptions individuelles, sans rapport avec la tradition. D’ailleurs l’atomisme est, en lui-même, absolument antitraditionnel ; je ne comprends d’ailleurs pas l’union de l’atome à la matière première d’Aristote, car je ne vois là-dedans la provenance ni de l’un ni de l’autre et l’atome, étant du côté de la matière, ne peut jouer vis-à-vis d’elle un rôle de complémentaire. Reportez-vous donc à Purusha et Prakriti
, cela vaut beaucoup mieux, et c’est du reste incomparablement plus simple. – Je dois aussi vous signaler que Leibnitz est en réalité un adversaire très net de l’atomisme ; sa monade n’a rien de commun avec l’atome, puisqu’elle est essentiellement incorporelle. Quant à l’emploi que vous faites du mot “concret”, c’est là un terme dont je ne saisis pas bien le sens ; il me semble qu’on le prend dans les acceptions les plus diverses, et, au fond, je ne vois pas trop à quoi il répond, je ne parle pas, bien entendu, de sa signification originelle, qui est tout simplement synonyme de “continu”.
Je m’excuse de ma trop grande brièveté ; non seulement j’ai peu de temps et ne veux pas retarder encore davantage, mais il me semble que mes livres contiennent déjà, plus ou moins explicitement, une réponse anticipée à toutes ces questions…
Veuillez croire, cher Monsieur, ainsi que Monsieur Devîmes, à mes sentiments les meilleures.
René Guénon
Каир, 4 декабря 1932 г.
(перевод на русский язык отсутствует)