Le Caire, 29 janvier 1933
Cher Monsieur,
Merci à vous et à Monsieur Devîmes pour vos bons vœux ; à mon tour, je vous adresse tous les miens, regrettant seulement qu’ils doivent vous parvenir bien tardivement…
Je suis heureux de ce que vous me dites sur ce que les précisions que je vous ai données dans mes précédentes lettres vous ont aidé à comprendre.
Quant aux nouvelles questions qui se posent pour vous, j’appellerai tout d’abord votre attention sur un point : c’est que, contrairement à ce qui a lieu pour les états relatifs et conditionnés, l’état suprême n’est pas quelque chose à obtenir par une “effectuation” quelconque ; il s’agit uniquement de prendre conscience de ce qui est
(et je pense l’avoir indiqué assez explicitement dans “L’Homme et son devenir”). Mais alors il ne peut plus être question d’individualité, puisque celle-ci, manifestation transitoire de l’être, est essentiellement caractérisée par la séparation ou la limitation (définie par la condition formelle), si bien qu’on pourrait dire qu’elle n’a qu’une existence en quelque sorte négative. Les deux oiseaux symboliques des Upanishads ne sont d’ailleurs deux qu’en apparence, par rapport à l’état de manifestation individuelle ; si les conditions limitatives sont écartées, jîvâtmâ est Âtmâ
. Purement et simplement. Il se peut d’ailleurs que la parabole de l’Enfant prodigue ait aussi, comme vous le pensez, une signification analogue, quoique rendue moins claire, à ce qu’il me semble, par son allure plus “anthropomorphique”.
Pour ce qui est de la “chute”, je ne pense pas qu’on puisse y voir autre chose qu’une façon d’exprimer l’éloignement du Principe, nécessairement inhérent à tout processus de manifestation. Si on l’entend ainsi, on peut bien dire que la formation du monde matériel en est une conséquence (mais, bien entendu, on peut aussi l’envisager à d’autres niveaux, à l’intérieur de ce monde de lui-même, et plus particulièrement pour un cycle quelconque) ; seulement, on doit ajouter qu’il faut que ce monde se réalise ainsi, par là même qu’il représente une possibilité de manifestation (et, là-dessus, je me permets de vous renvoyer aux premiers chapitres des “États multiples de l’être”).
Enfin, quant à se demander si l’être qui a réalisé l’identité suprême est Brahma par nature ou simplement par participation, je dois dire que la question me paraît tout à fait illusoire : s’il y avait encore lieu de faire de telles distinctions, ce ne serait pas véritablement l’identité suprême.
Pour ce que vous dites au sujet de mes derniers articles du Voile d’Isis
, je ne connais point, dans l’état actuel des choses, d’école initiatique occidentale qu’on puisse recommander ; certains trouveront sans doute cette conclusion trop négative, mais je n’y puis rien. Je ne me suis d’ailleurs pas proposé autre chose que de dire nettement le résultat de constatations que j’ai pu faire quant à la nullité de ces écoles pseudo-initiatiques qui vont sans cesse se multipliant. Au surplus, n’étant aucunement chargé de recruter des adhérents pour une organisation quelconque, je me garderais bien d’engager qui que ce soit à s’adresser ici ou là ; vous voyez d’ailleurs, à la fin de mon article de février, la note que j’ai mise pour écarter toute équivoque à cet égard.
Croyez, je vous prie, ainsi que Monsieur Devîmes, à mes sentiments les meilleurs.
René Guénon
Каир, 4 февраля 1933 г.
(перевод на русский язык отсутствует)