Le Caire, 5 décembre 1935
Cher Monsieur,
Reçu hier votre lettre du 27 novembre ; merci pour les coupons.
J’avais des nouvelles de votre dernier voyage à Paris, mais assez sommairement ; Clavelle, pensant bien que vous me donneriez plus de détails, m’avait dit seulement avoir entrevu le personnage ∴, qui lui a produit une assez mauvaise impression. Quant à son enseignement “initiatique” (?), vous voilà maintenant fixé ; il était vraiment intéressant d’avoir ces précisions, qui d’ailleurs ne m’étonnent pas outre mesure… Ses histoires sur moi non plus, du reste, car je suis habitué à ce genre de racontars ; tout de même, cette histoire de “groupe” est vraiment inouïe ; et je me demande aussi quelles “fonctions” pourraient bien m’être retirées par qui que ce soit, puisque je n’en ai jamais accepté nulle part ! Quant au mot “brûlé”, il n’appartient pas au langage initiatique, mais bien au langage policier ; son emploi par ledit personnage me paraît donc encore un indice plutôt inquiétant… – D’autre part, pour son rendez-vous, Clavelle a sûrement eu raison de penser qu’il ne pouvait s’agir que de Chamuel et C ie
. Quant au rite de Memphis-Misraïm, qui, bien entendu, n’a d’égyptien que le nom, ce n’est pas un rite maçonnique irrégulier, mais tout simplement une organisation “pseudo-maçonnique” ; comme je l’ai expliqué l’autre jour à Clavelle qui m’avait demandé des renseignements à ce sujet, il a existé un rite de Memphis et un rite de Misraïm, qui étaient deux choses distinctes, et qui sont “en sommeil” depuis longtemps ; mais le soi-disant rite de Memphis-Misraïm a été inventé par des gens qui n’étaient même pas Maçons. Il en existe à Bruxelles un groupement assez important sur lequel R. A. pourra vous renseigner ; ce groupement avait été fondé sous l’obédience de Bricaud, mais a dû s’en séparer ensuite, et je crois bien que c’est à celui-là que Blanchard et autres se rattachent. Mais le personnage qui dirige tout ce pseudo-rite, actuellement, c’est le fameux Aleister Crowley ; je pense que vous devez être au courant de ce qui concerne ce sinistre individu, qui est certainement un des plus dangereux agents de la “contre-initiation”. – Sûrement, pour votre affiliation au groupe martiniste, vous avez absolument raison de prendre une décision… négative ; il n’y a plus aucun doute à avoir là-dessus, si jamais il a pu y en avoir. Quant à obtenir votre adhésion par des moyens magiques, il n’est pas impossible qu’on y essaie, mais je ne pense pas qu’on puisse y réussir, d’autant plus que vous avez en somme une défense contre cela dans votre rattachement, que vous ferez d’ailleurs certainement très bien de laisser ignorer aux gens en question.
Delage était le petit-fils de Chaptal, qui avait connu Louis-Claude de Saint-Martin et en avait reçu, paraît-il, certains enseignements oraux qu’il lui avait communiqués, mais qui n’avaient en tout cas rien à voir avec une initiation quelconque. Delage, à son tour, a transmis ces enseignements à un imprimeur de Montmartre nommé Poirel ; c’est ce dernier que Papus a connu et qui lui a donné l’idée d’inventer le Martinisme., car il n’avait jamais existé aucune organisation portant réellement ce nom. Quant aux papiers, c’est une autre histoire qui est venue plus tard : ils ont été donnés à Papus par un ingénieur de Lyon nommé Vitte (il écrivait sous le pseudonyme d’Amo), qui les avait achetés dans une vente ; ces papiers représentaient une partie des archives de Willermoz, et il s’y trouvait des documents concernant des choses très variées : rite des Élus Coëns, Stricte Observance, Régime Ecossais Rectifié, etc., sans compter des procès verbaux d’un groupement où l’on faisait des expériences de magnétisme
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; Papus n’a jamais pu se débrouiller là-dedans, et, pour lui, tout cela était du Martinisme ! Vous voyez combien tout cela a été fait sérieusement… Ces documents sont finalement retournés à Lyon, Teder s’en étant emparé après la mort de Papus et les ayant ensuite passés à Bricaud, qui a dû lui-même les léguer à Chevillon, puisque c’est celui-ci qu’il a désigné comme son successeur (mais Blanchard ne s’est jamais rallié à Bricaud ni à Chevillon)
Le prospectus de l’“Union Science et Foi” confirme bien le rôle prédominant qu’y jouent Oswald Wirth et ses amis. – Le nom de Lehier ne me rappelle rien ; ne serait-ce pas plutôt Le Leu, qui effectivement était secrétaire de l’“Alliance Spiritualiste” à l’époque dont il s’agit ? – Qui est donc cet abbé Duhamel ? Est-ce quelqu’un d’Amiens ? – Je n’ai jamais vu Mme
Jeanne Beauchamp, mais j’ai toujours entendu dire que, quand elle entreprenait quelqu’un, il était très difficile de se débarrasser de son insistance… Je ne crois d’ailleurs pas qu’elle soit bien dangereuse par elle-même, mais, naturellement, il se trouve toujours des gens qui exploitent sa manie de former des groupements et qui s’en servent.
M. Muller m’a écrit après son voyage à Paris et m’a dit aussi qu’il vous y avait vu ; je suis content qu’il ait pu ainsi vous donner de mes nouvelles d’une façon plus directe ; oui, espérons que tout va continuer à bien aller !
Vous savez sans doute que Préau a été fort inquiet au sujet de la santé de sa mère ; enfin, il paraît qu’elle va mieux maintenant, au grand étonnement des médecins qui ne croyaient pas qu’elle puisse se remettre ; heureusement qu’il leur arrive bien souvent de se tromper !
La situation trouvée par Clavelle n’aura été malheureusement, cette fois encore, qu’un faux espoir ; la dernière lettre que j’ai reçue de lui a été écrite avant cette histoire, mais, d’après ce que me dit Préau, il paraît qu’en définitive le travail qu’on lui demandait ne pouvait pas lui convenir ; décidément, c’est une véritable malchance…
En même temps que votre lettre, j’en ai reçu une de Chabot, qui me dit aussi qu’il a été retenu jusqu’ici par la maladie de son grand-père, et une également de R. A., de Bruxelles où il était allé pour quelques jours. Ce dernier paraît enchanté de la façon dont les choses s’arrangent, et, d’après ce que vous m’en dites de votre côté, il faut espérer que tout ira bien ; il me donne son adresse à Amiens, où, dit-il, Sidi Aïssa doit habiter tout près de lui, dans la même maison ; ce sera très bien ainsi. – Je ne sais plus si je vous ai dit que j’avais reçu une lettre de Sidi Aïssa, ou si c’est depuis la dernière fois que je vous ai écrit ; à ce moment-là, il pensait encore se rendre à Amiens pour le 1er décembre, mais je vois par ce que vous me dites qu’il y a plus de retard qu’on ne l’avait prévu pour la mise en train du journal ; espérons pourtant que tout cela va finir de s’arranger le plus promptement possible ; si les machines sont arrivées, c’est déjà quelque chose… – N’oubliez pas de me reparler du C te de Clermont-Tonnerre si vous l’avez vu comme vous le pensiez.
Merci de la communication du spécimen du dictionnaire sanscrit ; je vous retourne ci-joint les 2 pages comme vous me le demandez ; vous me direz si je dois aussi vous renvoyer l’avant-propos par la suite, bien qu’il n’ait sans doute pas d’utilité spéciale pour le travail que vous envisagez. Il est regrettable qu’il n’y ait pas l’indication des mots en caractères sanscrits, mais seulement cette transcription “orientaliste” que je trouve si difficile à lire ; mais il me semble que ce défaut pourrait être facilement réparé sur les fiches.
Je ne connais pas les “Chamites” ; j’accepte donc avec plaisir l’offre que vous me faites si aimablement de m’envoyer cet ouvrage, si réellement cela ne doit pas vous priver. L’auteur est un Dominicain qui s’appelait le P. Étienne Brosse ; j’ai un autre livre de lui, intitulé “L’Aurore indienne de la Genèse” ; mais il y a si longtemps que je n’ai regardé cela que je ne sais plus très bien de quoi il traite ni quel est son point de vue ; je vous en reparlerai donc plus tard.
Un de mes correspondants m’a envoyé, la semaine dernière, le livre du P. Mandonnet sur “Dante théologien” ; je n’ai pas encore eu le temps de voir cela, mais je pense qu’il s’agit surtout d’une nouvelle tentative de présenter Dante comme un “thomiste”. J’ai connu autrefois le P. Mandonnet ; il est sûrement très compétent quand il ne s’agit que de S t
Thomas (sur l’interprétation duquel il est loin de s’accorder avec Maritain) ; mais, pour ce qui est de Dante, c’est sans doute autre chose…
Je pense que l’article de la “Revue Carmélitaine” dont vous parlez doit se rattacher encore à cette entreprise qui tend à tout ramener au “mysticisme” ; le groupe Maritain-Massignon paraît avoir là-dedans une influence prédominante.
Le jeûne du Ramadan finit bien exactement au coucher du soleil, mais commence 20 minutes avant la prière du “fajr”, c’est-à-dire environ 2 heures avant le lever du soleil. Naturellement, tout cela est plus facile à observer exactement ici au Caire, où on est prévenu de l’heure par le canon, sans compter les veilleurs qui vont frapper aux portes pour avertir qu’il est temps de préparer le dernier repas ; il faudrait avoir le sommeil bien dur pour ne rien entendre !
Croyez, je vous prie, à mes sentiments bien cordiaux.
——————————[1] J’ai vu d’énormes registres remplis de griffonnages illisibles faits par un somnambule.
Каир, 20 января 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)