Le Caire, 17 novembre 1935
Cher Monsieur,
J’ai reçu hier votre lettre du 6 novembre ; il y a en effet bien longtemps cette fois que je n’avais eu de vos nouvelles directement, et je me serais un peu inquiété si, dans l’intervalle, je n’en avais eu à plusieurs reprises par Clavelle, et aussi par Préau dans sa dernière lettre.
Tout d’abord, je vous remercie de tout ce que vous voulez bien me dire au sujet de la question de mes 2 articles mensuels ; il semble d’ailleurs qu’il ne soit plus question d’en différer la publication, Clavelle ne m’ayant jamais reparlé de cette idée, et j’avoue que de toutes façons je préfère cela, puisque je me suis arrangé maintenant pour organiser les choses ainsi (à moins, bien entendu, qu’il ne m’arrive d’être souffrant) et que par ailleurs, tout le monde en paraît satisfait ; il est seulement convenu que, en cas de manque de place, on reportera tout ou partie de mes comptes rendus, ceux-ci n’étant en somme qu’une chose secondaire.
J’ai été content de la décision de Chabot et Allar de se joindre à vous ; pour le premier, je n’ai pas eu de ses nouvelles depuis qu’il m’a écrit de Paris après son entretien avec Clavelle ; je lui ai naturellement répondu en approuvant tout à fait ce projet ; il se peut très bien que son retard vienne simplement de ce que ses affaires l’auront retenu plus longtemps qu’il ne le prévoyait. Quant à Allar, il y aura certainement tout avantage, à bien des points de vue, à ce qu’il se trouve ainsi un peu “fixé”, car les projets qu’il faisait en ces derniers temps me paraissaient peu réalisables, et j’en avais quelque inquiétude ; en outre, ce que vous me dites des travaux qu’il pourra faire est encore une excellente chose. À ce propos, je ne savais pas que Maisonneuve avait publié un dictionnaire sanscrit ; quel en est donc l’auteur ? – Quant aux traductions de textes traditionnels, si l’on peut arriver à trouver le moyen de les éditer, il y aurait certainement beaucoup à faire dans cet ordre. Je pense que Clavelle parle à Allar du “Vêdânta Sâra” ; Genty m’en avait communiqué 2 traductions anglaises qu’il avait copiées, mais, après examen, elles m’ont paru tout à fait inutilisables telles quelles ; elles pourraient seulement servir à titre d’“indication”, si on faisait une nouvelle traduction sur le texte même ; la chose en vaut certainement la peine.
Hier aussi, j’ai reçu une lettre de Sidi Aïssa, qui ne m’avait pas écrit depuis assez longtemps ; j’avais su le retard survenu de la mise en train du journal, mais je me demandais si, en attendant, il était toujours à Lausanne. Je crois que son installation à Amiens pourra faire beaucoup pour aplanir les difficultés auxquelles vous faites allusion, et qui, je dois l’avouer, m’ont sérieusement préoccupé depuis un certain temps ; il m’en reparle d’ailleurs encore cette fois, et, bien que ses dispositions paraissent plus conciliantes à la suite de ce que je lui ai écrit à ce sujet, il me semble que ce que vous pourrez faire ne sera pas de trop pour achever d’arranger cela ; j’ai l’impression qu’il y a là quelque chose qui doit tenir pour une bonne part à l’influence du milieu suisse, probablement d’ailleurs sans intention consciente de la part de qui que ce soit ; en tout cas, tout cela est assurément bien regrettable, et il serait grand temps que nous voyions la fin de ces difficultés qui n’ont vraiment aucune raison sérieuse. – Quant à son travail pour le journal, si réellement il ne s’agit, comme il le pense, que de traductions et de la revue de la presse étrangère, il me semble qu’il pourra s’en accommoder plus facilement que s’il lui fallait écrire des articles d’un autre genre…
Je me souviens bien du C te
François de Clermont-Tonnerre, qui m’avait été présenté par un de mes anciens élèves qui lui avait fait connaître mes ouvrages ; j’en avais eu une bonne impression, et je me rappelle qu’il avait l’intention de faire certaines recherches sur les organisations initiatiques du moyen âge ; mais cela remonte à une dizaine d’années, et je n’en avais plus entendu parler depuis lors ; ce que vous me dites montre qu’il n’a pas cessé de s’intéresser à nos études, et, dans ces conditions, il est à espérer qu’il pourra effectivement fournir un appui qui ne sera certainement négligeable aux divers points de vue que vous envisagez.
Ce qui est beaucoup moins favorable, c’est cette histoire de prétendu centre initiatique dont vous me parlez ; Clavelle ne m’avait donné aucune explication là-dessus, me disant simplement que vous alliez le faire. Je vous remercie de tous les détails que vous me donnez, et qui ne sont certes pas inutiles pour “situer” un peu de dont il s’agit… Il est évident que, dans l’hypothèse la moins fâcheuse, il ne peut s’agir que d’une organisation pseudo-initiatique, mais je crois bien, d’après tout cela, qu’il n’intervienne aussi là-dedans des influences d’un caractère plus ténébreux. D’abord, il convient de se méfier grandement de tout ce qui a pu être en rapport avec Bricaud, qui, comme vous le savez déjà sans doute, était un individu fort dangereux. Le Martinisme, en lui-même, ne représente absolument rien au point de vue traditionnel et initiatique, car la vérité est qu’il a été inventé de toutes pièces par Papus ; j’ai retrouvé ces temps-ci, parmi mes papiers, d’assez curieux documents à ce sujet ; visiblement, lui-même n’avait aucune idée arrêtée sur ce à quoi cette organisation pourrait servir ; c’est quand des personnages comme Teder et Bricaud s’y sont introduits que la chose a pris une tournure plus inquiétante… – D’autre part, les multiples organisations soi-disant rosicruciennes qui existent actuellement ne valent pas mieux ; non seulement elles n’ont aucun rattachement authentique, mais quelques-unes d’entre elles servent sûrement de “masque” à des choses suspectes. La qualité de “F∴ de la R+C” de votre voisin ne peut évidemment pas être prise au sérieux ; il est d’ailleurs tout à fait possible que lui-même soit mystifié par les prétendus “maîtres” qui se servent de lui. Ce qui serait intéressant, ce serait de savoir qui sont au juste ces personnages ; je me demande s’il ne s’agirait pas d’un certain “Villa Marcus”, autrement dit le C te
Monti ; ce nom vous dit-il quelque chose ? En tout cas, je suis frappé de voir reparaître encore là-dedans l’histoire de la confrérie de Notre-Dame du Puy ; je pense que Clavelle aura dû probablement vous dire quelque chose à ce sujet… – Ce qui n’est pas douteux, c’est qu’il y a tout avantage à ce que vous vous absteniez de participer au groupement en question ; je ne sais pas si la constitution de celui-ci est spécialement dirigée contre vous comme Clavelle le pense, mais ce n’est pas invraisemblable, et, quoi qu’il ait pu en être à l’origine, il n’y a certainement rien de bon à attendre de ce côté, et ce ne peut être qu’un foyer d’influences hostiles. Quant à faire connaître votre propre affiliation, la seule raison en serait d’éviter qu’on l’apprenne d’un autre côté, et peut-être aussi de faire comprendre nettement qu’il n’y a pas à compter sur vous ; mais, d’autre part, cela pourrait aussi avoir pour effet de couper court aux confidences que vous pouvez encore recevoir sur ce qui se passé de l’autre côté… Je crois donc qu’en tout cas il vaut mieux attendre ; il est d’ailleurs bien entendu qu’il conviendrait de ne faire aucune allusion à la zaouïa
.
Quant à Mme de Grandpré, c’est encore, à mon avis, une personne qu’il vaut mieux éviter autant que possible ; je ne savais pas que vous l’aviez vue, ni que M. Devîmes la connaissait. Elle m’a attaqué autrefois dans sa revue d’une façon particulièrement inconvenante, mais cela n’est rien encore à côté de sa sorcellerie, dont j’ai eu à constater les effets dans les derniers temps de mon séjour à Paris ; elle ne serait peut-être pas bien dangereuse si elle était réduite à ses seuls moyens, mais elle doit être plutôt un simple instrument, et j’ai bien des raisons de penser que c’est surtout Bricaud qui était alors derrière tout cela. – Je suppose que sa revue ne paraît plus, mais je n’en ai jamais rien su exactement ; ce qui est bizarre, c’est que, à partir d’un certain moment, Chacornac n’a plus pu se la procurer, ni même obtenir la moindre information à ce sujet…
Pendant que j’en suis à toutes ces histoires, il faut encore que j’appelle votre attention sur une autre chose, puisque c’est aussi à Amiens que cela se passe : je veux parler de la nouvelle fondation de Mme
L. Beauchamp (dont on n’avais plus entendu parler depuis bien des années) ; cette “Union Science et Foi” paraît devoir être du même genre que son ancienne “Alliance Spiritualiste”, c’est-à-dire un rassemblement de toutes sortes de choses hétéroclites, amis se rattachant toujours aux tendances “néo-spiritualistes”. Il semble aussi qu’Oswald Wirth joue là-dedans un rôle assez important, et, de ce côté non plus, il ne peut certainement rien venir de bon pour vous. On ne saurait trop se tenir en garde contre tous ces milieux-là ; mieux vaut même un excès de prudence, qui ne peut jamais nuire.
J’espère que, malgré vos occupations, vous pourrez me récrire sans trop tarder. – Merci des coupons.
Bien cordialement à vous.
Каир, 13 января 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)