Le Caire, 31 décembre 1935
Cher Monsieur,
Voici déjà 4 ou 5 jours que j’ai reçu votre lettre, dont le contenu a été pour moi une fort heureuse surprise ; je ne saurais trop vous en remercier ! Je m’excuse de ne l’avoir pas fait immédiatement ; c’est l’Aïd qui m’en a empêché, car, en ces jours, il y a des obligations familiales auxquelles il n’est pas possible de se soustraire, et qui ne laissent guère le temps d’écrire…
Rassurez-vous en ce qui concerne les prétendus troubles ; on ne s’est aperçu de rien dans nos quartiers, et j’ai été stupéfait par les coupures de journaux français que quelques personnes m’ont envoyées ! Je devine bien, d’ailleurs, quelle est la source de ces nouvelles exagérées à dessein ; en fait, il ne s’est jamais agi que de manifestations d’étudiants, auxquelles la population n’a pris aucune part, et, si les choses ont mal tourné, cela est dû uniquement à des ingérences étrangères que vous pouvez facilement supposer ; c’est exactement la même chose que ce qui se passe pour ainsi dire chaque jour dans l’Inde…
Croiriez-vous que je n’ai pas encore pu finir de mettre de l’ordre dans tous mes papiers ? Il survient toujours d’autres occupations qui m’empêchent de terminer, car je suis naturellement obligé d’aller au plus pressé.
Quant à ma santé, je n’ai pas trop à m’en plaindre en ce moment ; il est certain qu’elle n’a jamais été très brillante, mais enfin, d’une façon générale, elle est tout de même meilleure ici qu’en France. – Mais il y a une chose qui m’intrigue un peu : vous parlez de mon thème astrologique ; où avez-vous pu en trouver les données ?… Je dois dire, du reste, que tous ceux qui ont essayé jusqu’ici d’en tirer quelque chose ne sont jamais arrivés à un résultat satisfaisant ; je ne sais trop à quoi cela peut tenir !
Je joins à ma lettre un mot pour Allar, employant ainsi la même voie que lui, ce qui est en effet le plus simple maintenant ; vous serez donc bien aimable de lui remettre. Je suis content de voir que tout semble bien aller pour lui ; cette solution, trouvée grâce à vous, était sûrement la meilleure pour sortir de la situation plutôt difficile où il se trouvait… – Espérons que ses travaux de traduction vont bien marcher ; est-ce lui qui a eu l’idée d’un nº du Voile consacré au Yoga ? Ce projet est d’ailleurs très bien et la seule difficulté serait, comme toujours de trouver un nombre d’articles suffisant ; c’est d’ailleurs pour cette raison que, d’après ce que m’a dit Clavelle, on envisage de faire cette année un seul nº spécial, qui alors sera sans doute celui des vacances.
Un peu avant de recevoir votre lettre, j’avais déjà appris votre voyage à Paris par Préau, à qui son court séjour à la champagne semble avoir fait vraiment du bien, et par Clavelle, par qui j’ai su également les difficultés survenues au sujet du journal. Je vois cependant que tout espoir d’aboutir ne semble pas perdu encore ; le plus ennuyeux là-dedans, c’est le retard apporté à l’installation de Schuon à Amiens ; je n’ai pas eu d’autres nouvelles de lui, mais je suppose d’après cela qu’il doit être encore à Lausanne. – Quoi qu’il en soit, il faut espérer que, d’une façon ou de l’autre, tout cela finira par s’arranger pour le mieux… Clavelle, d’autre part, m’a parlé aussi, comme il vous l’a dit, de ses idées au sujet de ce qui pourrait être entrepris avec le C te de Clermont-Tonnerre, et, en principe, je les approuve tout à fait ; je vois seulement, par ce que vous m’apprenez de votre côté, que cela n’est sans doute pas immédiatement réalisable, à cause de cette candidature à la députation, mais en somme ce ne serait là qu’un retard de quelques mois, puisque, quel que soit le résultat, il semble bien, d’après ce qu’il vous a dit, que ses intentions ne doivent pas s’en trouver modifiées. Souhaitons donc que ces heureuses dispositions persistent ; il me semble d’ailleurs que ce ne doit pas être sans raison qu’on l’a “retrouvé” ainsi après tant d’années, et juste au moment où se présentent de nouvelles possibilités répondant à ce qu’il regrettait de ne pouvoir rencontrer !
Je suis étonné que vous n’ayez pas encore vu Chabot ; il faut croire qu’il est toujours retenu auprès de son grand-père…
Rien de particulier du côté de Chacornac, si ce n’est qu’il se plaint amèrement que les Suisses ne se soient pas réabonnés ; il est vrai qu’il y a là effectivement quelque chose de singulier… – Quant au changement de titre, il m’en a reparlé encore dans sa dernière lettre comme d’une chose convenue ; je pense donc qu’il n’y a plus rien à craindre maintenant à ce sujet.
Je ne suis pas du tout surpris de ce que vous me dites des effets salutaires du jeûne tels que vous les avez observés ; c’est même plutôt le contraire qui m’aurait étonné, car ce résultat est tout à fait normal. – Quant à ce que vous dites, que la connaissance théorique semble parfois bien près de la connaissance réelle, cela est exact aussi ; il est certain que la séparation n’est pas si tranchée en fait qu’elle ne le paraît quand on en parle, et que le passage peut se faire comme insensiblement… Puisque vous parlez de formules pour renforcer les états dont il s’agit, je verrais surtout la répétition de l’invocation
( Ya Latîf
) ; malheureusement, il n’est pas possible d’indiquer le rythme par lettre…
Pour la question doctrinale que vous envisagez à la fin de votre lettre, je pense que la chose est assez simple : dans un milieu continu et homogène, on peut très bien considérer la différenciation comme produite par un ébranlement se propageant de proche en proche à partir du point où a lieu la vibration initiale qui le détermine, et cela sans qu‘il y ait aucun transport de corpuscules comme dans la théorie atomiste ; dites-moi si cela a encore besoin d’autres éclaircissements.
Merci pour le compte rendu de l’inauguration de la nouvelle organisation de J. Beauchamp ; ce que vous me dites de celle-ci s’accorde tout à fait avec l’idée que je m’en faisais ; mais qui est cette dame Lallemant qui présidait ? – Quant à l’abbé Duhamel, il me semble bien “dispersé”, et il est sûrement difficile de faire quelque chose dans ces conditions ; vous me direz si vous avez vu son confrère dont il vous a parlé…
Pour Deb., vous me direz si vous avez pu éclaircir l’histoire de l’Anglais ; il ne serait pas impossible en effet qu’il s’agisse d’Aleister Crowley.
Merci à vous et à M. Devîmes pour vos bons vœux ; à mon tour, je vous adresse tous les miens, en vous priant de vouloir bien lui en transmettre sa part.
Croyez, je vous prie, cher Monsieur, à mes sentiments bien cordiaux.
Каир, 25 января 1936 г.
(перевод на русский язык отсутствует)