Le Caire, 5 mai 1935
Monsieur,
J’ai bien reçu votre lettre il y a une dizaine de jours déjà, mais je n’ai pu trouver le temps d’y répondre plus tôt.
Pour votre remarque au sujet du « Monde éthérique », c’est Steiner lui-même qui a placé son organisation « anthroposophique » sous le patronage de Goethe, puisqu’il a donné le nom de « Goetheanum » à son institut de Dornach ; au fond, je crois que la seule raison qu’on puisse trouver à cela, c’est que Goethe a toujours passé, à tort ou a raison, pour avoir appartenu à quelque groupement plus ou moins « rosicrucien ». – J’avais entendu souvent faire de grands éloges du second Faust ; mais je dois dire que, quand j’ai eu l’occasion de le lire (en traduction, il est vrai, puisque je ne sais pas l’allemand), j’en ai été très déçu ; je ne sais si c’est parce qu’il y a là une forme d’expression à laquelle je ne suis pas habitué, mais je n’y vois qu’un symbolisme très vague et nébuleux, que je comparerais volontiers à celui du « Peer Gynt » d’Ibsen. Je ne crois pas qu’on puisse trouver là une dérivation gnostique ; à vrai dire, la légende de Faust a bien une origine initiatique, mais la question serait de savoir jusqu’à quel point Goethe en a conservé le caractère primitif…
1° – Il est bien difficile de parler de la « contre-initiation » plus nettement que je l’ai fait dans quelques-uns de mes articles ; elle répond à un dessein proprement « satanique », c’est-à-dire qu’elle tend à développer l’être dans un sens allant à rebours de la spiritualité ; quant à son action générale dans le monde, elle prétend aller à l’encontre de la réalisation du plan divin, ce qui est d’ailleurs forcément illusoire, car rien ne peut s’y opposer réellement, et même tout y contribue bon gré mal gré.
2° – Votre représentation arithmétique pour les trois gunas me paraît très acceptable ; mais il faut remarquer qu’il y a d’autres cas où le « positif » et le « négatif » sont pris pour représenter, non pas le « supérieur » et l’« inférieur » comme ici, mais seulement deux termes corrélatifs et complémentaires ; il faut donc avoir bien soin d’éviter toute confusion entre ces différentes applications.
3° – Le symbole dont il s’agit est la figure de Ganêsha, symbole hindou de la Connaissance.
4° – Pour le passage de « L’Homme et son devenir » que vous faites remarquer, il n’y a pas réellement de contradiction : l’« âme vivante » est une chose, et la « conscience véritable de l’être » en est une autre qui ne lui est pas indissolublement liée ; cette conscience peut fort bien être transférée à un degré plus profond, comme il arrive déjà, pendant la vie, dans le sommeil profond, qui est aussi véritablement un état informel, donc supra-individuel ; mais il est bien évident que l’« âme vivante » individuelle n’est pas détruite pour cela.
5° – La participation à la doctrine peut évidemment comporter bien des degrés, et elle peut n’être qu’indirecte et virtuelle ; l’initiation même peut demeurer virtuelle quant à ses effets ; à plus forte raison en est-il ainsi quand il s’agit de la participation « exotérique » des profanes. Cependant, dès lors qu’il y a un rattachement réel à la tradition, même indirectement, ce n’est pas quelque chose de simplement théorique ; c’est donc d’un autre ordre qu’une adhésion rationnelle à une « croyance » ; et il faut bien prendre garde que ce ne sont pas là des choses qui peuvent s’interpréter en termes « psychologiques ». Quant à savoir si ce lien est vraiment rompu dans le cas de « conversions » dont vous parlez, la question n’est pas si simple : il se peut qu’il en soit parfois ainsi, mais non pas forcément toujours ; il faudrait pour s’en rendre compte, pouvoir constater ce qui se passera à la mort de l’être considéré, et, si l’on peut dire, de quel côté il se dirigera alors.
6° – Je ne suis pas étonné que l’ouvrage dont vous parlez vous ait déçu quant à ce que vous pensiez y trouver ; du reste, jusqu’à quel point les « néo-Thomistes » comprennent-ils saint Thomas ? En tout cas, il est certain que les citations même de saint Thomas peuvent toujours être intéressantes et utiles ; le passage que vous citez est remarquable en effet, et on pourrait sans doute en trouver d’autres du même genre. À cause de cela, j’accepte bien volontiers votre offre de m’envoyer le livre, lorsque toutefois vous n’en aurez plus besoin vous-même. – Je ne sais pas si on peut établir un rapport direct avec le Tao partout où il est question de « voie » ; il n’en est pas moins vrai qu’il y a là tout au moins l’emploi d’un même symbolisme. D’autre part, il est tout à fait certain que c’est par l’intermédiaire des Arabes qu’Aristote a été connu en Europe au moyen-âge ; les traductions latines ont été faites alors sur les traductions arabes, et non pas directement sur le texte grec. – Albert le Grand et saint Thomas étaient rattachés à une organisation hermétique ; mais il est possible que la dénomination de « Rose-Croix » n’ait pas été encore en usage à cette époque ; je ne crois pas qu’elle ait pu apparaître en fait avant le 14° siècle.
7° – Pour les « fulgurations » de Leibnitz, votre rapprochement avec Râmânuja n’est peut-être pas sans fondement, mais il y en a encore un autre plus frappant avec le symbolisme thibétain du « Vajra » ; je l’ai indiqué dans un article du « Voile d’Isis » sur les « Pierres de foudre », que je n’arrive pas à retrouver en ce moment. – Quant au rapport des « perceptions confuses » et des « perceptions distinctes » dans la monade, il est dérivé de la théorie aristotélicienne de la puissance et de l’acte, mais avec des complications assez curieuses. – Ce qui est absurde, c’est, comme vous le dites, le « choix » de Dieu parmi les mondes possibles ; il faut dire d’ailleurs que l’idée leibnitzienne du « Meilleur des mondes » est tirée de considérations mathématiques exactes en elles-mêmes, mais mal appliquées.
8° – Sûrement, les événements actuels ne me donnent que trop raison ; j’aurais bien préféré qu’ils ne le fassent pas aussi complètement, ni surtout d’une façon aussi rapide !
J’ai déjà entendu parler du nouveau livre sur la « méditation bouddhique » ; d’après ce qu’on m’en a dit, il semble qu’il s’agit d’une présentation passablement « occidentalisée ». Je me demandais s’il en serait fait un service pour le « Voile d’Isis » ; rien n’étant encore venu, c’est peu probable maintenant. Là encore, je me permets donc d’accepter votre offre, mais toujours, bien entendu, sous la réserve que vous ne teniez pas à garder le volume vous-même ; merci d’avance.
Croyez toujours, je vous prie, Monsieur, à mes très distingués sentiments.
René Guénon
Каир, 5 мая 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)