Le Caire, 22 mars 1935
Monsieur,
Merci de votre nouvel envoi, qui m’est parvenu avant-hier. L’article de Monterlant est vraiment curieux, mais… n’y a-t-il pas là surtout chez lui une certaine tendance à vouloir faire du paradoxe ? J’ai entendu exprimer sur son compte des opinions bien différentes, et certaines vont jusqu’à le considérer comme une sorte d’« initié » (?) ; pour ma part, je crois tout simplement qu’il a parfois certaines « lueurs », ainsi qu’il arrive d’ailleurs à beaucoup d’écrivains et de poètes, sans que cela puisse jamais aller très loin… – J’ai lu aussi l’article de Thérive qui vient ensuite, et dont le titre fait attendre autre chose ; il y aurait en effet beaucoup à dire sur les « mythes du feu », mais, comme tout ce qu’il écrit, cela reste très « littéraire » et superficiel…
Depuis que je vous ai écrit, j’ai lu le livre sur le « Monde éthérique » ; cela est bien confus, et il y a là surtout un mélange des vues fantaisistes de Steiner (empruntées d’ailleurs en bonne partie aux théosophistes, avec de simples changements de terminologie) avec des théories de science moderne, dont tous ces gens semblent toujours fortement impressionnés. Avec tout cela, on n’arrive pas à savoir très exactement de quoi il s’agit et où cela se situe. En fait, d’après les doctrines traditionnelles, l’éther n’appartient pas du tout au domaine subtil ; il est seulement le premier de tous les éléments du monde corporel, celui dont les autres (et par conséquent les corps qui en sont formés) dérivent directement ou indirectement. De plus, il n’est pas possible de parler d’une pluralité d’éther, puisqu’il s’agit de ce qui, dans le monde corporel, représente un état d’indifférenciation, où les qualités qui seront manifestées dans les autres éléments sont dans un état de neutralité, les contraires s’y équilibrant parfaitement. C’est d’ailleurs pourquoi l’éther, la « quintessence » des hermétistes, est symbolisée par le centre de la croix dont les extrémités des quatre branches correspondent aux quatre autres éléments. – Quant aux conceptions concernant les premières races humaines, c’est de l’extravagance toute pure ; c’est d’ailleurs entièrement tiré de la « Secret Doctrine » de H. P. Blavatsky – Ce qui est assez curieux, c’est la tendance qu’ont les disciples de Steiner à essayer d’appliquer surtout leurs idées à des choses assez variées : enseignement, médecine, chimie,… jusqu’à l’agriculture ! On se demande quelles intentions il y a au juste derrière tout cela…
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes très distingués sentiments.
René Guénon
Каир, 22 марта 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)