Le Caire, 12 février 1935
Monsieur,
J’ai reçu il y a quelques jours votre lettre et son contenu, ainsi que le paquet contenant le « Monde éthérique » ; merci de tout. En dehors de la traduction du « Tao-Te-King » du P. Wieger, je n’en connais que deux autres dont on puisse tirer quelque chose : l’une est celle qui est incorporée dans la « Voie Rationnelle » de Matgioi ; l’autre est celle d’Alexandre Ular ; mais, malheureusement, je crois bien que ces deux ouvrages aussi sont maintenant tout à fait introuvables.
Pour l’expression « acquérir la buddhi », il y a une différence avec ce que vous me citez : on ne peut dire d’une faculté (qui d’ailleurs est en tout être) ce qu’on peut dire d’un état.
1 – Ce que vous dites en ce qui concerne le cas de l’isolé, et l’application que vous y faites du passage des Brahma-sûtras, est parfaitement exact ; il est d’ailleurs bien entendu que ce ne peuvent être là que de rares exceptions.
2 – Depuis que les vrais Rose-Croix se sont retirés de l’Occident, il semble bien qu’il n’y existe plus aucun centre initiatique réellement vivant. Il y a encore des vestiges, je veux dire quelque chose qui représente bien des organisations initiatiques, mais en fort mauvais état : la Maçonnerie et le Compagnonnage. En dehors de cela, il n’y a que charlatanisme ou fantaisie, en un mot « pseudo-initiation »… et même aussi parfois quelque chose de pire, qui relève de la « contre-initiation ». – Je dois cependant ajouter qu’il est possible qu’il y ait encore ça et là quelques Kabbalistes ; mais ils ne se font pas connaître et doivent être fort difficiles pour accepter des élèves, même parmi les Juifs ; quant aux non Juifs, cela leur est pratiquement inaccessible.
3 – Ce que vous dites des limitations de Râmânuja est tout à fait exact : sa doctrine vaut pour un certain point de vue relatif, mais non au-delà. On pourrait dire qu’il est hétérodoxe « négativement », quand il se mêle de nier ce qui dépasse son propre point de vue ; il en est d’ailleurs de même de quiconque, étant compétent pour un certain domaine seulement, prétend juger de ce qui est au-delà ; et vous pourriez en faire l’application aux docteurs des religions exotériques, quelles qu’elles soient, qui ont la prétention de formuler une appréciation quelconque sur ce qui relève de l’ésotérisme.
Je connais la « Philosophie comparée » de Masson-Oursel, et aussi l’auteur ; sympathie à l’égard des doctrines orientales, ou du moins de ce qu’il croit qu’elles sont, cela n’est pas douteux ; mais compréhension ? Je puis bien vous assurer que non ; le pauvre garçon qui a le malheur d’être à la fois agrégé de philosophie et élève des orientalistes, est bien incapable de sortir jamais de ses cadres universitaires ! Il a écrit sur mes livres dans le « Mercure de France » et je ne sais plus où encore, des comptes rendus qui sont parmi les plus remarquables par leur complète incompréhension… – La sympathie ne suffit pas et peut porter à faux ; il ne faut pas oublier que, sans même parler des théosophistes chez qui la chose est poussée jusqu’à la caricature, il y a des gens qui se sont pris de sympathie pour un Orient fantaisiste qu’ils ont rêvé et qui font le plus grand tort au véritable Orient ; Keyserling et Romain Rolland en sont des exemples assez typiques.
Je ne puis vous parler cette fois du livre de Wachsmuth, car je n’ai pas eu le temps de le voir encore.
Le passage d’Oken est en effet assez curieux, mais très confus ; il y a certainement ce que vous dites : confusion entre le zéro mathématique et le Zéro métaphysique ; au fond, il n’arrive pas à sortir du domaine de la quantité, et il est visible qu’il ne sait pas faire les transpositions nécessaires. Quant à Paul Valéry, je me demande toujours ce qu’il veut dire, et s’il n’y a pas chez lui une sorte de « jeu » pseudo-intellectuel plutôt qu’une pensée sérieuse ; il est bien à craindre que l’influence dont vous parlez, si elle existe, ne soit purement verbale. Autrefois, le malheureux Alfred Jarry s’était emparé de quelques formules des Upanishads qu’il répétait à tort et à travers au milieu de ses divagations ; en avait-il jamais compris un seul mot ? Celui-là était devenu fou, ce qui n’est certes pas le cas de Valéry ; mais je vous le cite pour montrer qu’il ne faudrait pas se laisser illusionner par des emprunts extérieurs qui n’impliquent pas forcément une assimilation quelconque.
À un autre point de vue, je me méfie aussi beaucoup de ce qu’on peut trouver chez les philosophes ; il faut toujours craindre de trop leur prêter, car au fond ils sont terriblement bornés. Sans doute, il peut bien y avoir chez eux quelques lueurs, surtout à leur insu ; mais ils ont vite fait de se reprendre et de noyer cela dans l’amas de leurs théories « rationnelles » !
Un des articles du « Temps » concerne le livre de Granet ; vous aurez vu, par ailleurs, celui qui lui est consacré dans le « Voile d’Isis » de janvier. J’ai le livre lui-même devant moi depuis plusieurs mois déjà ; mais il ne m’a pas encore été possible de trouver le temps de le lire !
Croyez toujours, je vous prie, Monsieur, à mes très distingués sentiments.
René Guénon
Каир, 12 февраля 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)