Le Caire, 19 novembre 1934
Monsieur,
J’ai bien reçu vos deux lettres, dont la première s’est croisée avec la mienne. – Merci pour le n° d’« Art et Médecine », qui m’est bien parvenu également, et pour les coupures jointes à votre dernière lettre ; j’ai lu le tout avec intérêt.
Ce que vous dites au sujet du Vêdânta est juste, mais je crois que malheureusement la plupart des occidentaux, de nos jours, sont devenus complètement incapables de réfléchir… – On ne peut pas parler d’« acquérir la buddhi », puisqu’elle est en tous les êtres ; il s’agit seulement de prendre conscience de ce qui est, mais il est bien entendu que tous les individus humains ne sont pas « qualifiés » pour cela.
1° – Il n’entre pas dans mon rôle d’indiquer les moyens « pratiques » de réalisation, ce serait d’ailleurs tout à fait inutile, non pas seulement à cause de l’incompréhension occidentale, mais parce que, sans transmission initiatique régulière, ces moyens sont inopérants ; ce qui peut en être appris par les livres ne sert donc absolument à rien.
2° – On m’avait déjà signalé que Grouont, dans son nouvel ouvrage, avait omis de me citer, et je n’en ai pas été très surpris ; il a dû recevoir à ce sujet des observations du groupe Maritain, qui auront provoqué cette suppression… Il est bien entendu que ses interprétations sont tendancieuses et qu’il faut se garder de les accepter telles quelles et sans examen. Ce qui est exact en ce qui concerne Râmânuja, c’est qu’il y a chez lui une prédominance de la voie « bhakti » ; mais on ne peut dire en aucun cas que cette voie mène au même but que celle de « jnâna » ou de la connaissance : Îshwara n’est pas le suprême Brahma, mais seulement le Non-Suprême.
3° – Si l’homme n’était plus susceptible de l’identité suprême, il ne serait plus l’homme ; ce n’est pas une certaine forme corporelle qui le fait être tel ; il ne pourrait donc plus être question d’humanité. L’existence matérielle n’est d’ailleurs pas quelque chose qui puisse être conçue comme ayant une réalité propre et séparée ; la manifestation, si elle n’était reliée au Principe, n’existerait en aucune façon.
4° – L’humanité occupe le centre d’un certain état de manifestation ; mais celui-ci n’est qu’un état quelconque parmi les autres, lesquels sont en multitude indéfinie, tant du côté des états inférieurs que de celui des états supérieurs (inférieurs et supérieurs par rapport à celui que nous considérons ainsi plus spécialement parce qu’il est le nôtre).
5° – Radam était certainement assez « érudit » pour avoir pu penser à l’« Abîme » des gnostiques en écrivant la phrase que vous citez ; mais le fait de leur avoir emprunté ce terme ne prouve pas qu’il y ait eu de sa part une compréhension réelle, dont il paraît bien avoir été tout à fait incapable.
6° – a) Si je ne parle pas de la doctrine des anciens Égyptiens, c’est que je n’ai pas la prétention de la connaître, et que je pense même que personne actuellement ne peut savoir ce qu’elle était en réalité. La tradition qui est vivante maintenant en Égypte est la tradition islamique et nulle autre ; l’ancienne tradition égyptienne est une chose morte depuis bien des siècles, et personne ici ne s’en occupe (les égyptologues sont tous des Occidentaux). Remarquez que le cas est à peu près le même pour le Druidisme en France ; encore les Français actuels sont-ils en partie de descendance celtique, tandis qu’on ignore totalement ce qu’ont pu devenir les descendants des anciens Égyptiens.
b) J’ai entendu dire que Hegel aurait fait quelques emprunts aux doctrines hindoues, mais sans doute à la façon de Schlyel, Schopenhauer et autres, c’est-à-dire en les dénaturant pour les ramener à sa propre façon de voir. De tous les philosophes allemands, il n’y a que Leibnitz qui a eu quelque connaissance réelle, et encore cela n’allait pas très loin ; du reste, au fond, tout ce qui est « philosophie » n’est qu’une sorte de jeu auquel on aurait bien tort d’attacher une importance réelle ; il peut arriver que ce que dit un philosophe soit vrai ou faux, mais, dans tous les cas, ce n’est jamais que construction en l’air…
c) Je ne connais rien de W. Oken, si ce n’est son nom ; en tout cas, ce qui est bien certain, c’est que la théorie du Zéro métaphysique n’a pas de « créateur », puisqu’elle est traditionnelle, et c’est surtout dans le Taoïsme qu’elle est développée avec le plus de netteté.
7° – L’indifférence des Hindous à l’égard des Occidentaux s’explique simplement par l’absence de tout souci de « propagande » ; quant à moi, pour la même raison je me borne à exposer certaines choses sans intention de convaincre qui que ce soit, et uniquement pour ceux qui peuvent les comprendre… s’il s’en trouve ; en tout cas, dès lors que cela est fait, (peu importe par qui), il est inutile que d’autres le refassent. – Mais pourquoi me qualifier d’« européen » ? Je vous assure bien que je ne me suis jamais senti tel sous aucun rapport !
8° – D’autres que vous m’avaient déjà fait la même remarque au sujet du « Symbolisme de la Croix » ; évidemment, il est toujours possible d’y joindre quelques figures ; il ne m’avait pourtant pas semblé que ce soit nécessaire, car je pensais que chacun pouvait facilement les tracer s’il en éprouvait le besoin ; enfin, ce sera à voir en cas de réédition…
Si, malgré ce que vous dites, vous aviez encore des explications à me demander, ne craignez pas de le faire ; je vous prierai seulement de vouloir bien toujours excuser le retard de mes réponses. Quant à l’offre que vous me faites très aimablement, je vous en remercie, mais il n’est pas dans mes habitudes de recevoir quoi que ce soit en échange de quelques renseignements. Je vous demanderai seulement, lorsque vous rencontrerez quelque chose que vous jugerez susceptible de m’intéresser, de vouloir bien penser à me l’envoyer comme vous l’avez fait cette fois.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes très distingués sentiments.
René Guénon
Каир, 19 ноября 1934 г.
(перевод на русский язык отсутствует)