Le Caire, 4 septembre 1934
Monsieur
Des mois se sont écoulés depuis que j’ai reçu votre lettre, et, pendant tout ce temps je me suis trouvé empêché d’y répondre par une série de circonstances indépendantes de ma volonté ; je vous prie de vouloir bien m’en excuser. Croyez bien, d’ailleurs, que vous êtes loin d’être le seul dans ce cas ; il s’est accumulé une telle quantité de correspondance en retard que j’ai peine à m’y reconnaître !
Je vais tâcher de répondre aux questions contenues dans votre lettre en suivant l’ordre indiqué.
1° – Dans le Non-Être, on ne peut envisager réellement ni multiplicité ni même unité ; c’est pourquoi on parle seulement de « non dualité ». Mais, d’autre part, il est bien évident que tout y est en principe, même la distinction des êtres ; il faut seulement remarquer que distinction, ici, ne veut pas dire séparation, cette dernière n’étant que le fait des conditions limitatives inhérentes aux états contingents.
2° – Il est bien entendu que le Non-Être n’est pas affecté par l’Être, ni à plus forte raison par la manifestation dont celui-ci est le principe. Mais l’absence de toute manifestation ne peut pas même être supposée, puisqu’elle reviendrait à supprimer les possibilités de manifestation, c’est-à-dire à les mettre en dehors de la Possibilité universelle, donc à limiter celle-ci. Analogiquement, on ne peut pas exclure un seul point de l’espace, bien que l’étendue du point soit nulle.
L’erreur n’est que la conséquence de l’ignorance, et, par conséquent, elle est forcément négative comme celle-ci ; elle ne peut jamais être positive en réalité, car rien ne peut s’opposer à la vérité, celle-ci étant infinie et identique à Brahma (Satyam Jnânam Anantam Brahma). Plus généralement, tous les attributs des êtres manifestés qui résultent seulement de leurs limitations (dues aux conditions spéciales qui définissent leurs états contingents) sont réellement négatifs, même s’ils prennent pour nous l’apparence de qualités positives. Les choses étant ainsi rectifiées, je ne vois pas qu’il y ait là la moindre difficulté, mais je crois que, en parlant de « contre vérité », vous avez confondu les vérités partielles et contingentes, auxquelles une erreur peut s’opposer en effet, avec la Vérité totale qui est seule à envisager ici.
3° – a) Vous demandez comment on sait qu’il existe en fait des hommes possédant l’état de jîvan-mukta (et je dirai même qu’il en existe toujours) ; on pourrait répondre qu’on le sait par la Tradition, mais ceci, naturellement, exigerait d’autres développements… Cependant, on peut dire aussi que, s’il n’en existait pas, le lien conscient de l’humanité terrestre avec le Principe se trouverait rompu, et qu’alors, cette humanité même cesserait d’exister.
b) Les états de l’être étant en multitude indéfinie, toute classification qui en est donnée ne peut être forcément que schématique ; ce qu’elle indique, ce sont toujours des « ensembles », si l’on peut dire, ou encore des étapes principales si l’on se place au point de vue de la « réalisation ».
c) Il y a effectivement des états où l’être peut présenter l’apparence de celui qui est plongé dans le sommeil profond ; mais le terme d’« extase », qui concerne les « états mystiques », ne convient pas ici, car il signifie « sortie de soi-même », et, s’il s’agit vraiment de réalisation métaphysique à un degré quelconque, l’être est au contraire « concentré en soi-même ».
d) Les états qui ont été réellement acquis par un être le sont une fois pour toutes, et non pas seulement momentanément ni même pour la durée de la vie terrestre (laquelle ne peut d’ailleurs aucunement affecter les états supérieurs).
4º – Les raisons pour lesquelles les êtres parvenus à certains états peuvent exercer « accidentellement » des « pouvoirs » plus ou moins extraordinaires relève de ce qu’on appelle parfois le « gouvernement caché du monde » ; il serait donc bien difficile de s’expliquer là-dessus avec quelque précision.
5º – Les animaux étant, comme nous-mêmes, des êtres dans un certain état de manifestation, il est naturel qu’ils aient comme nous leur « évolution posthume » ; mais leur « voie » est autre que celle des êtres qui passent par l’état corporel en tant qu’individus humains ; il serait donc sans aucun intérêt pour nous de chercher à la connaître en détail.
6º – L’espace et le temps ne sont que des conditions spéciales de l’état corporel ; mais quel rapport nécessaire peut-il bien y avoir entre eux et la causalité ? Cette association me paraît complètement inintelligible… La nécessité de la causalité, d’ailleurs, s’imposant à la raison humaine (en dépit de toutes les discutions artificielles des philosophes), ne saurait être établie par elle, mais relève de ce qui lui est supérieur, c’est-à-dire de l’intuition intellectuelle ; et que pourrait-on demander de plus, puisque l’intuition intellectuelle est la connaissance immédiate et infaillible ?
7º – Non, certes, je n’ai rien d’un « converti », à aucun point de vue ; et je ne conçois même pas que ces choses puissent avoir eu un « commencement » pour moi ; c’est d’ailleurs pourquoi mon « exemple », si je puis dire, ne pourrait être d’aucune utilité pour quoi que ce soit…
La « scission » qui s’est faite entre l’Orient et l’Occident ne peut s’expliquer que comme conséquence des « lois cycliques » ; c’est dire que cette question nous entraînerait bien loin. J’y ai déjà fait allusion dans la « Crise du monde moderne » ; peut-être y reviendrais-je plus explicitement dans un autre ouvrage qui en sera en quelque sorte la suite, et que je me propose d’écrire dès qu’il me sera possible d’en trouver le temps.
En vous redisant encore mes excuses pour mon retard, je vous prie, Monsieur, de croire à mes distingués sentiments.
René Guénon
Каир, 4 сентября 1934 г.
(перевод на русский язык отсутствует)