Le Caire, 19 décembre 1933
Monsieur,
Me voici, cette fois encore, bien en retard pour vous répondre ; la raison en est que j’ai été assez sérieusement fatigué ces temps derniers, et, cette fatigue s’étant portée surtout sur la vue, je me suis trouvé complètement incapable d’écrire pendant tout un mois ; il en est résulté une telle accumulation de correspondance et de toutes sortes d’autres choses que je ne sais plus comment arriver à remettre tout cela à jour…
1° – Vous parlez des « êtres (illusoires) de l’Univers », les êtres ne sont pas illusoires ; ce qui est illusoire (ce qui d’ailleurs ne veut pas dire irréel), ce sont seulement les états contingents. D’autre part pour ce qui est de la continuité des états d’un être, il serait inconcevable que cette continuité n’existe pas ; là-dessus, je ne puis que vous renvoyer aux représentations géométriques exposées dans le « Symbolisme de la Croix ».
Mais qu’importe que ces états s’ignorent entre eux (vous pouvez aussi ignorer, pour l’avoir oublié, ce qui est arrivé dans tel ou tel moment de votre existence et l’état même où vous êtes actuellement) ; ce qui importe, c’est l’être auquel appartiennent ces états et qui, lui, n’en ignore aucun.
2° – La question du passage à l’unité et à la multiplicité, c’est la question même des possibilités ; je l’ai traité aussi complètement qu’il se peut dans les premiers chapitres des « États multiples de l’Être ». La Possibilité totale seule est illimitée, une pluralité d’infinis étant contradiction ; les possibilités ne peuvent donc être que limitées.
3° – Malgré votre explication au sujet de l’emploi que vous avez fait du mot « extase », je continue à penser qu’il est impropre de toute façon : le jîvan-mukta n’est pas sorti du moi, puisque, dans son cas, il n’y a plus de moi ; évidemment on ne peut pas sortir de ce qui n’existe pas… Peut-être est-ce précisément pour cela qu’on ne peut pas parler ici « d’absence », ni d’apparence « phénoménale » spéciale. Tout cela ne peut avoir une raison d’être que dans les cas où l’être a atteint des états encore conditionnés (états qui peuvent même n’être que de simples modalités de l’état humain, ainsi qu’il en est pour les mystiques par exemple). C’est seulement quand on envisage les choses du point de vue d’un état tel que le nôtre que l’état inconditionné paraît être tout ce qu’il y a de plus éloigné ; en réalité, c’est exactement le contraire, par là même qu’il contient tout (c’est d’ailleurs pourquoi il est possible d’y parvenir à partir de n’importe quel état). Les difficultés que vous envisagez proviennent simplement, au fond, de ce qu’on en parle comme d’un état ; il n’est guère possible de faire autrement, sans doute, mais il faut bien comprendre qu’il ne se situe pas dans une série d’états ; le tout n’est pas une des parties.
Je dois vous faire remarquer aussi que, pour la réalisation suprême, on ne peut pas parler « d’évidence purement interne », parce qu’il n’y a pas d’interne ni d’externe, toute distinction étant dépassée ; j’ajoute que, tant qu’on n’en est pas encore arrivé là, l’interne, en tout cas, vaut toujours plus que l’externe ; et, pour ce qui est du scepticisme des « occidentaux », je pense que vous conviendrez que cela est sans importance !
Je n’arrive pas à comprendre ce que vous dites d’une « double personnalité » ; c’est là une chose qui ne peut exister pour aucun être, sous quelque état que se soit ; à plus forte raison pour celui qui est au-delà de toute dualité. Il y a sûrement là une équivoque, car vous parlez d’une personnalité « soumise à l’ignorance » ; or, la personnalité n’est jamais soumise à l’ignorance, qui ne concerne que l’individualité. Un « dédoublement de personnalité » est une chose inconcevable, puisque la personnalité est le principe unique de tous les états. D’autre part, pourquoi parler de l’« impossibilité pour le moi de subsister tel quel » dès lors qu’il n’y a pas de moi ? Mais est-il nécessaire que l’auteur croie à l’existence réelle d’un personnage pour en jouer le rôle ? Enfin, aucune possibilité, même « prise particulièrement » ne saurait être interdite à celui chez qui il y a totalisation de l’être ; et, si nous parlons à ce propos de « caprice » ou d’« arbitraire », c’est uniquement parce que le point de vue de la totalité nous échappe (l’expression même de « point de vue » devient d’ailleurs inexacte ici, bien entendu).
4° – Quant à votre question au sujet des « pouvoirs », lorsque vous dites : « sans possibilité de phénomènes contraires à l’ordre naturel de l’Univers », si vous parlez de l’ordre total, c’est évident, puisque tout y rentre nécessairement ; seulement, je ne sais pas pourquoi on l’appellerait « naturel »…
Mais il peut s’agir de phénomènes qui soient complètement en dehors de l’ordre habituel d’un certain état, pour qu’ils impliquent l’intervention d’autre chose (qui peut être d’ailleurs très différent suivant les cas, même si les phénomènes comme tels, c’est-à-dire les apparences, sont semblables : cas du saint et du sorcier par exemple. Mais, dès lors qu’il est question de « phénomènes », cela n’a qu’un intérêt bien relatif ; pour l’être qui est parvenu à un certain état, même encore bien éloigné de la Délivrance, l’exercice de tels « pouvoirs » est totalement indifférent ; et, s’il lui arrive de les exercer accidentellement, c’est pour des raisons d’un autre ordre ; c’est là tout ce qu’on peut dire d’une façon générale. Quant il s’agit de jîvan-mukta, je ne pense pas que ses « pouvoirs » soient distingués des attributs de Brahma (en tant que « non suprême », car le « suprême » n’a pas d’attributs, il est « nirguna ») d’une façon autre que nominale ; on en parle aussi comme on parle du jîvan-mukta lui-même et c’est exactement la même chose.
Enfin je m’étonne que vous puissiez dire que, la totalisation étant réalisée, il n’y a plus de place pour telle ou telle chose, quelle qu’elle soit d’ailleurs ; cela est contradictoire : s’il y a vraiment totalisation, il y a place pour tout.
Je m’excuse de ces réponses un peu sommaires, et où je ne suis pas sûr de n’avoir pas oublié quelque point ; je dispose de peu de temps, mais je ne voulais pas tarder davantage encore.
Merci pour l’article joint à votre lettre ; il y a là justement en ce qui concerne l’emploi du mot « extase », un assez bel exemple des confusions si communes à notre époque : « extase naturiste », qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? C’est comme le mot « religion » qu’on applique aujourd’hui à n’importe quoi… Pour ce qui est d’Arniel, d’après ce que j’en connais, il ne s’agit que d’états simplement « psychologiques » ; cela ne va même pas jusqu’au mysticisme. Mais le plus beau dans cet article, c’est l’identification du nirvana au néant (parce qu’il est « suppression de la vie », comme si la « vie » était tout…) : voilà ce que comprennent les occidentaux ! On trouve malheureusement des choses de ce genre un peu partout ; et l’aptitude qu’ont tant de gens à parler de ce qu’ils ignorent est quelque chose d’invraisemblable ; c’est un signe particulièrement frappant du désordre de l’époque actuelle…
Croyez toujours, je vous prie, Monsieur, à mes distingués sentiments.
René Guénon
Каир, 19 декабря 1933 г.
(перевод на русский язык отсутствует)