Le Caire, 31 mai 1935
Monsieur,
Les livres me sont arrivés quelques jours après votre lettre, ainsi que cela se produit d’ailleurs souvent pour les imprimés ; merci de cet envoi ainsi que des coupures.
Il est entendu que je vous retournerai l’« Intuition intellectuelle » ; je vous en parlerai quand j’aurai lu cela. Pour le moment, j’ai pu seulement jeter un coup d’œil sur les deux autres volumes. Cette adaptation de la Bhagavad-Gîtâ est, en effet, encore un bel exemple de l’incompréhension occidentale ; et je me demande vraiment comment on peut se permettre d’écrire et de publier quelque chose sur un sujet qu’on ignore aussi complètement ; la façon de procéder de l’auteur me rappelle les traductions de Salet… – Quant à la « Méditation bouddhique », c’est une sorte de résumé plutôt élémentaire, où on sent la préoccupation constante de choisir ce qui peut convenir aux Occidentaux ; cela ne peut sûrement pas mener bien loin, mais du moins c’est assez inoffensif, et cela vaut toujours mieux que les fantasmagories des théosophistes !
Je ne connais le livre de L. Suali que par un compte rendu très élogieux que j’ai vu dans un journal italien, mais qui ne m’a pas beaucoup renseigné sur le fond ; si vous voulez bien me le communiquer, je vous le renverrai en même temps que l’autre volume.
La réponse que vous avez reçue de L. Lavelle est bien, en somme, celle qu’on pouvait attendre d’un « universitaire » tel que lui ; on ne peut même pas espérer éveiller un intérêt quelconque chez ces gens-là, ni les sortir de leurs pseudo-problèmes… Je me demande toujours, d’autre part, jusqu’à quel point des philosophes tels que ce Jaspers (que j’ignorais tout à fait) comprennent eux-mêmes ce qu’ils disent, et si l’influence orientale, quand elle existe, va plus loin qu’un simple emprunt de formules qui restent pour eux purement verbales.
J’espère que le « Voile d’Isis » vous intéressera, je regrette de n’avoir pas pensé à vous en parler plus tôt…
1° – On a bien souvent reproché aux Bouddhistes la contradiction que vous relevez, et, en effet, on ne voit pas trop ce que peut être pour eux l’être qui passe d’un état à un autre ; sans doute cela prouve-t-il tout simplement l’impossibilité de pousser logiquement jusqu’au bout la théorie de l’« impermanence ».
2° – Je ne vois pas pourquoi l’acquisition de la connaissance ne se poursuivrait pas dans le « vie prolongée », surtout si elle a déjà été préparée d’une certaine façon pendant l’existence terrestre ; l’être n’est jamais « fixé » tant que le but final n’est pas atteint.
3° – On peut sans doute parler d’hérédité pour certains éléments psychiques, mais il y a aussi des ressemblances qui s’expliquent plutôt par « affinité ». L’individu est en quelque sorte la résultante de la rencontre d’un certain être avec un certain milieu, et il doit forcément y avoir une « convenance » de ce milieu avec cet être. – L’article de Maeterlinck exprime bien, comme vous le dites, la conception occidentale, qui, là comme ailleurs, ne tient compte que du « sens horizontal » représenté ici par le milieu, et ignore totalement le « sens vertical », c’est-à-dire ce qui appartient proprement à l’être réel. – J’ajoute que, dans une époque comme la nôtre, les affinités sont certainement moins nettes et les cas d’exception plus nombreux que dans une période plus régulière.
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes très distingués sentiments.
René Guénon
Каир, 31 мая 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)