Le Caire, 2 juillet 1935
Monsieur,
J’ai reçu votre lettre la semaine dernière, en même temps qu’un numéro d’« Art et Médecine » ; les reproductions qu’il contient sont intéressantes, mais c’est dommage que le texte s’en tienne à des points de vue si « profanes » et extérieurs. – Les livres me sont arrivés quelques jours plus tard ; merci du tout. – Je ne savais pas que celui de Suali avait été traduit en Français. J’ai celui de Mukerji, assez « mélangé » en effet ; enfin, je vous renverrai le tout en même temps.
Depuis que je vous ai écrit, j’ai lu la brochure de R. Jolivet, et je dois avouer que, en dehors des citations de saint Thomas, je n’y ai pas trouvé grand-chose d’intéressant ; toutes ces subtilités « à côté » et toutes ces histoires d’« abstrait » et de « concret » ne correspondent pour moi à rien de réel ; je me demande d’ailleurs jusqu’à quel point saint Thomas lui même ne peut être rendu responsable du rôle fantastique attribué à l’« abstraction » par les scolastiques modernes… Quoi qu’il en soit, j’ai remarqué une chose qui me paraît très importante : c’est que, presque partout où on traduit par « esprit », le texte latin porte en réalité le mot « mens », ce qui, évidemment, n’est pas du tout la même chose. Alors les passages qui semblent nier l’intuition intellectuelle s’expliquent d’eux-mêmes, puisque c’est en ce qui concerne « mens » qu’ils la nient : cela revient à dire que « Buddhi » n’est pas incluse dans « manas », ce qui est exact ; et il est vrai aussi, d’ailleurs, que « Buddhi » n’est pas une faculté humaine (individuelle). En somme cela suffirait à résoudre toutes les difficultés ; seulement, ces gens sont loin de se douter que l’être qui est humain est aussi tout autre chose.
M. Fleury, qui est à la fois spirite et panthéiste, m’accablait jadis de lettres qui n’étaient pleines que de « discutailleries » philosophiques dont son article peut vous donner une idée ; voyant qu’il était impossible de lui faire comprendre quoi que ce soit, j’ai fini par cesser de lui répondre. Encore cet article du « Mercure » est-il plutôt moins mauvais qu’un autre qu’il a fait paraître il y a quelques années dans une revue intitulée l’« Esprit français », qui, je crois, a cessé sa publication depuis lors.
L’article sur l’« oraison » n’est pas de moi, mais de F. Schuon ; cela n’empêche pas, d’ailleurs, que j’en approuve tout à fait le contenu.
Je viens justement de lire la « Pensée chinoise » de Granet, n’en ayant pas eu le temps jusqu’ici ; il y a là-dedans une documentation intéressante, surtout en ce qui concerne les nombres ; mais il est bien évident qu’au fond il ne comprend pas, et ses interprétations « sociologiques » renversent les choses en donnant comme origine ce qui n’est qu’une simple application.
L’article de ce Docteur Naame, que je ne connais pas du tout, est assez intéressant en effet ; seulement, je me demande ce que c’est que cette histoire d’un ouvrage perdu de saint Augustin, qui aurait été intitulé « Beauté et Convention » ; ce titre me paraît bien « anachronique »…
Je ne connaissais pas les passages de Nietzsche et de Shakespeare que vous me citez, et qui sont effectivement assez curieux, ce dernier surtout. – quant à Malbranche, je ne crois pas qu’il ait rien eu d’un ésotériste, car alors il n’aurait pas été influencé par Descartes comme il l’a été ; ce qui peut parfois en donner l’illusion chez lui, c’est tout simplement ce qu’il a emprunté au platonisme (ou au néo-platonisme), que d’ailleurs il a dû connaître surtout à travers saint Augustin.
Je passe maintenant à vos différentes questions.
1° – Il faut bien comprendre que cette « prolongation indéfinie de la vie individuelle » n’est pas quelque chose que l’homme obtient par lui-même, mais une conséquence de sa participation à une Tradition ; et il est clair que la raison n’en est pas tant de le maintenir dans son individualité, ce qui en soi n’aurait aucun intérêt, que de lui permettre d’obtenir, dans ce prolongement et d’une façon en quelque sorte « différée », ce qu’il n’avait pas pu atteindre pendant sa vie terrestre.
2° – Le passage à un état plus élevé (en tant qu’état) n’implique pas forcément que l’être doive « y naître » dans une condition « centrale » comme l’est celle de l’homme dans notre état ; dans celui-ci, il y a aussi des animaux, des végétaux, etc., et, dans les autres états, il y a naturellement quelque chose qui correspond à tout cela ; un être peut donc, tout en étant dans un état plus élevé, s’y trouver dans des conditions moins avantageuses. – Quant à la « chute des anges », il faut y voir surtout un symbolisme, qui est d’ailleurs loin d’être parfaitement clair. Dans les doctrines orientales, il n’est jamais question de « chute » à proprement parler, mais seulement d’un éloignement du Principe dans le processus de la manifestation (ceci pour le développement de chaque état envisagé en lui-même et isolément).
3° – La « naissance » et la « mort » n’apparaissent comme des modifications exceptionnelles qu’autant qu’on se place dans le cycle même dont elles marquent le commencement et la fin ; autrement il n’y a pas de différence entre elles et les autres modifications ; l’explication que vous envisagez à ce sujet est donc tout à fait exacte, et c’est bien là ce que j’ai voulu dire.
4° – De même, au sujet de l’espèce, la réponse à l’objection dont vous parlez est bien en effet que l’espèce n’a de réalité que dans le sens « horizontal » exclusivement. Il y a longtemps que je me propose de traiter la question de l’espèce et de ses conditions, d’une façon plus développée ; je ne sais si j’aurai quelque jour l’occasion de réaliser ce projet…
Croyez, je vous prie, Monsieur, à mes très distingués sentiments.
René Guénon
Каир, 2 июля 1935 г.
(перевод на русский язык отсутствует)